Exhibit B : polémique autour d’un zoo

Par Jeune Afrique

Les manifestants contre l'exposition ne l'ont pour la plupart pas vue. © Sofie Knijff

Annulée à Londres, l'installation-performance de l'artiste sud-africain Brett Bailey, Exhibit B, suscite l'ire de certaines associations antiracistes, tandis que les intellectuels s'écharpent par voie de presse - souvent sans avoir vu l'oeuvre incriminée. Nous y sommes allés. Reportage.

Le Café du théâtre est un bistrot du centre-ville de Saint-Denis (banlieue parisienne). Il fait face au Théâtre Gérard-Philipe, ancienne salle des fêtes transformée en lieu d’art. Entre la basilique gothique de Saint-Denis où reposent les rois de France et ce troquet populaire, il faut emprunter des rues pavées où circulent les tramways qui sillonnent cette ville à la beauté vénéneuse. L’un d’entre eux fait habituellement escale devant le Café. Pas ce vendredi soir. Des grappes de jeunes gens belliqueux occupent les rails.

Les clients accoudés sur le zinc observent, intrigués, ces dizaines de jeunes à la peau ébène qui invoquent pêle-mêle Thomas Sankara, la colonisation et l’esclavage. Certains sont vêtus de tee-shirts "brigade anti-négrophobie", du nom de ce mouvement qui se veut antiraciste fondé en 2010 par Franco, un membre du groupe de rap La Brigade. Leurs discours sont décousus, leur pensée manichéenne et leur sensibilité à fleur de peau. Ils expriment au mégaphone et en aparté une vision du monde en noir et blanc.

Leurs mots simples et durs vilipendent une France viscéralement "anti-Noirs". Ils parlent de "révolution noire" et arborent un panafricanisme vindicatif. Arabes, Berbères et Africains blancs, de Béjaïa à Cape Town, ne trouvent pas de place dans le tableau monochrome de leur Afrique. D’ailleurs, l’ennemi du jour est un Blanc né sur le continent.

Il s’agit de l’artiste pluridisciplinaire sud-africain Brett Bailey, 47 ans. Son installation-performance, Exhibit B, présentée au Théâtre Gérard-Philipe et au Centquatre, à Paris, suscite un vif débat depuis plusieurs jours : on y verrait des Noirs enfermés dans des cellules et enchaînés. Des intellectuels tels que Claude Ribbe pointent une volonté d’humilier les Noirs. D’autres, comme l’ancien footballeur devenu militant Lilian Thuram, ainsi que des associations antiracistes, soutiennent ce projet artistique. Les manifestants présents devant le théâtre sont bien là pour l’interdire ou l’empêcher d’avoir lieu, même par la force.

"C’est une oeuvre raciste qui insulte nos ancêtres et nous rappelle que nous sommes des sous-hommes", souligne Jessy, un colosse de 45 ans aux racines sénégalaises et martiniquaises, qui orchestre ce jour-là cette "brigade anti-négrophobie". Quitte à essuyer les coups des gendarmes déployés par centaines pour protéger le théâtre, dont une porte a été fracassée la veille.

Et lorsque les forces de l’ordre chargent les manifestants contre la vitrine du café, la pression monte et les coups partent, de part et d’autre. Spectacle pathétique, sinon anachronique, observé par le tenancier malien d’une échoppe voisine de produits africains. "Je ne me joins pas à eux, car il faut voir et se renseigner sur le but de ce spectacle avant d’appeler à son interdiction", lâche-t-il.

Aucun, parmi la cinquantaine de manifestants, n’a vu l’installation-performance de Brett Bailey. Ce que déplore Madjid Messaouden, venu pour amorcer un dialogue. "J’ai vu Exhibit B et ça m’a bouleversé. Je veux que les gens puissent voir cette installation librement s’ils le veulent. C’est déplorable que certains collectifs présents ce soir, le plus souvent en manque de buzz, empêchent le bon déroulement de la performance. Ils devraient la voir avant d’en parler", lâche celui qui est aussi un élu de Saint-Denis.

Mais, rien à faire, les manifestants bouillonnent. Qu’importe la liberté d’expression. Qu’importe le message du metteur en scène blanc, certes, mais profondément antiraciste. "Le fait que Brett Bailey soit originaire d’Afrique du Sud ne change rien. Il est blanc et il instrumentalise l’esclavage des Noirs. Ce spectacle colonial, destiné aux Blancs, met en scène des Noirs tels des trophées de guerre, et c’est inacceptable", s’emporte une jolie fille originaire des Antilles à l’allure d’intellectuelle bobo.

À Londres, où elle a été annulée, la performance a déjà suscité de vives réactions. Mais elle a pu se tenir sans soulever aucune indignation à Avignon en 2013, puis au Centquatre à Paris. À Saint-Denis, une partie des représentations a été annulée, comme le débat avec Brett Bailey prévu le 28 novembre. Pourtant, cette rencontre aurait pu dissiper des malentendus et permettre à l’artiste de préciser sa démarche incomprise par un pan des "Noirs de France" car probablement mal expliquée. Le directeur du Théâtre Gérard-Philipe, Jean Bellorini, et celui du Centquatre, José-Manuel Gonçalvès, pointent des "groupes extrémistes" qui empêchent l’"expression de différents points de vue".

Bailey est un artiste à la fois iconoclaste, complexe et sophistiqué. Il a grandi au sein de la classe moyenne sud-africaine, parmi des privilégiés, sous l’apartheid. Lui a pris tôt conscience des inégalités et de l’injustice. Adolescent, il s’est échappé d’un cocon afrikaner dominateur pour découvrir l’univers de ces Noirs opprimés par les siens. Il a ainsi navigué entre deux mondes antagonistes, faisant fi des frontières mentales et se façonnant une complexe identité plurielle, tentant d’allier les racines noires de l’Afrique qui le fascine et sa culture d’Africain blanc. L’art, qu’il étudie à Amsterdam, lui permet de s’exprimer.

Il aime l’interaction, la fusion du classicisme et du modernisme, sans tomber dans le trash ou la vulgarité. Il aime choquer, aussi. C’est sa manière d’explorer l’Histoire, aussi tragique soit-elle, s’immisçant dans des plaies encore béantes. Nul, en France, ne s’est indigné d’un de ses précédents spectacles, Macbeth. Ni les "anti-négrophobes" ni les exégètes de l’opéra de Verdi dont il s’inspire pour mettre en scène des musiciens blancs déroulant la partition pour des chanteurs noirs de RD Congo rescapés du conflit qui déchire le Nord-Kivu. La grande majorité des manifestants ignorent tout de son oeuvre, mais devant le théâtre, encerclés par les forces de l’ordre, ils scandent "annulation", et huent ceux qui y pénètrent.

Une fois à l’intérieur, dans la première salle du parcours, on entend toujours leurs slogans. L’installation débute dans une vaste salle du sous-sol à l’atmosphère glaciale. D’emblée, le spectateur est confronté au regard implacable d’une femme âgée, immobile, assise derrière un grillage. Ses mains délicatement posées sur ses genoux, elle vous fixe droit dans les yeux, le regard triste et torturé.

Le silence est pesant, et il est d’ailleurs interdit de parler durant la visite. Un court texte lui donne un nom et une histoire. Il s’agit de Béryl, née le 12 octobre 1948 dans une Afrique du Sud alors dirigée par le Parti national, raciste et nazi, qui a mis en place le système de l’apartheid. Les notes d’un opéra à la fois puissantes et subtiles se substituent au brouhaha des manifestants.

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Méditation sur l’histoire et l’humanité

Il faut emprunter d’étroits escaliers en fer forgé pour pénétrer dans une autre salle, oppressante, tapissée de trophées de chasse. Sur une table en bois ouvragée est posé un échantillonneur de "coloration de la peau et du système pileux d’après l’échelle dite de Broca". Un document glaçant. Le silence incite à la réflexion, sinon à la méditation sur l’Histoire et l’humanité. Plus loin, Bailey reproduit la chambre à coucher d’un officier colonial de Brazzaville où une odalisque, assise sur le lit, est enchaînée. L’esthétique coloniale est reproduite avec soin, la brutalité du colon suggérée.

La femme nous regarde, ses yeux crient, appellent à l’aide mais ne pleurent pas. Devant chacune des performances, un texte épuré de tout commentaire éclaire le visiteur. Chacun son interprétation face à cette violente réalité, passée ou présente.

"Objet trouvé #2" nous propulse dans le monde contemporain. Un performeur statique campe avec brio un immigré congolais entré illégalement en France. Plus loin, un immigré sans papiers est attaché et bâillonné sur un siège d’avion. Brett Bailey le raciste antiraciste livre le nom de ce musulman somalien asphyxié le 18 janvier 2003 par la police des frontières. Et donne à lire la liste de 28 individus qui ont trouvé la mort lors de reconduites aux frontières ces dernières années. "L’art est le nerf d’une guerre silencieuse. Comprendre le passé permet de ne pas accuser le présent", explique un comédien d’Exhibit B, Alexandre Fandard.

Le parcours s’achève avec "Le cabinet de curiosités du Dr Fischer", du nom du théoricien de l’eugénisme et de l’hygiène raciale. Quatre têtes d’acteurs noirs dépassant de cubes blancs dont les chants délicats font oublier les slogans des manifestants éreintés mais déterminés à faire interdire l’oeuvre d’art qualifiée de "zoo humain". Brett Bailey, lui, revendique le terme. Simplement parce que les zoos humains ont bel et bien existé et ont connu un certain succès jusqu’à la fin du XIXe siècle. Une Histoire qui n’appartient ni aux Noirs ni aux Blancs, mais bel et bien à l’humanité.