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Musique – Shay : « J’ai une relation d’amour avec l’Afrique et la RD Congo, mon pays »

La rappeuse Shay. © DR/92i

Entretien avec Shay, jeune rappeuse et sensation forte de cette année 2016. Révélée par Booba, elle s’apprête à sortir "Jolie garce", son premier disque.

C’est incontestable, c’est la révélation féminine de l’année 2016. Son titre « PMW » (plus de 30 millions de vues sur YouTube) sorti au début de l’été a mis tout le monde d’accord : elle est celle que tout le monde attendait dans le rap francophone. La rappeuse belge y révèle une identité très affirmée, sensuelle, avec un flow hypnotique et des paroles explicites très assumées. Rien n’est dû au hasard : derrière Shay et son premier disque très réussi, Jolie garce, c’est une histoire de famille, de musique et de travail, où l’Afrique tient une place centrale.

 

 

 

 

Jeune Afrique : Comment êtes-vous venue au rap ?

Shay : Je viens d’une famille d’artistes, j’ai toujours fait de la musique avec mes deux frères. Nos cadeaux de Noël, c’était une radio cassette sur laquelle on pouvait s’enregistrer, une petite caméra pour qu’on se filme. C’était toujours dans l’esprit de vouloir nous pousser à être créatifs. Avant de savoir écrire, je chantais en inventant des paroles.

Shay, c’est mon frère et moi !

Mais c’est assez tard que je suis venue au rap, en 2009. C’est mon grand frère qui m’a lancée, il voulait faire un clip, mais pas se mettre en avant. Alors il m’a écrit un texte pour que je rappe. On a fait la vidéo, qui a tourné puis est arrivée entre les mains de Booba. Il a kiffé direct et il m’a contactée pour qu’on se rencontre à Bruxelles. À cette époque il travaillait sur Autopsie IV et nous avons fait un morceau ensemble sur le projet. Mais comme je dis souvent, Shay, c’est mon frère et moi !

Qu’avez vous fait entre temps ?

J’avais besoin de trouver mon identité. Même si j’ai toujours fait de la musique, le rap c’était nouveau pour moi. J’ai beaucoup travaillé la technique, le posé. Le rap c’est beaucoup de flow et c’est difficile de bien poser. Surtout quand tu as une voix féminine plus aiguë. Tu dois aborder les instru d’une manière différente. En revanche mon discours n’a pas changé. Quand je suis arrivée je savais ce que j’avais envie de dire. Mon travail était essentiellement musical.

Vous êtes originaire de la RD Congo. Quels sont vos liens avec le pays ?

J’ai une relation d’amour avec l’Afrique et la RD Congo, mon pays. Je suis née en Belgique, à Bruxelles, d’un père polonais belge et d’une mère congolaise. J’ai vécu en RD Congo en 2005 pendant un an et demi. C’était la première fois que j’y allais. Quand je suis sortie de l’avion je me souviens du sentiment que j’ai eu, d’être chez moi. Ce n’est pas que je ne me sentais pas chez moi en Belgique, mais je me suis sentie vraiment accueillie. J’ai aussi vécu à Djibouti, pendant six mois en 2009. Là-bas c’est très différent de la RD Congo, où ça bouge beaucoup. Djibouti c’est comme un village, il y a la mer, la plage. J’ai eu plus de mal à m’adapter à ce calme. Mais ça reste l’Afrique, avec des gens très accueillants.

La RD Congo est un grand pays de musique. Votre grand-père fait d’ailleurs partie du patrimoine musical national…

Oui, c’était un grand chanteur, Tabu Ley Rochereau. J’ai naturellement un rapport très fort à la musique de mon pays. J’ai grandi avec la rumba congolaise, on n’écoutait que ça à la maison. C’est la première musique que j’ai connue, avant la funk et le hip hop.

 

 

Avez-vous observé votre grand-père travailler ?

J’étais très proche de lui. Étant donné qu’il voyageait beaucoup, je ne le suivais pas forcément. Mais j’étais là pendant ses concerts en Belgique, en France. Dans mon album il y a des morceaux avec des influences clairement venues du continent.

Vous sentez le soutien du public africain ?

Oui ! Ça a été mon premier public. À un moment il était question que je me produise au Sénégal, et quand je l’ai annoncé, j’ai reçu des centaines de messages par jour de la part de Sénégalais. Le public africain m’attend vraiment, je n’ai jamais de telles réactions ici. Il est prévu que je me produise à Kinshasa, on est en train de prévoir ça.

Quels artistes africains suivez-vous en ce moment ?

Fally Ipupa. C’est un monstre. C’est magnifique ce qu’il fait.

En Europe, il y a une vraie génération d’artistes originaires de la RD Congo. Comment expliquez-vous ce phénomène ?

Je ne veux pas rabaisser les autres pays, mais on est numéro un dans la musique ! Plus sérieusement, je pense que notre culture musicale nous permet d’avoir beaucoup de flow, une certaine ouverture, une recherche. Et ça se ressent dans le game. En RD Congo la musique est partout, même dans les pubs ! Elles sont chantées, ce sont de vrais clips.

 

 

Il y a aussi une vraie effervescence de la scène belge…

Depuis toujours en fait. Grâce à Booba qui a mis la lumière sur Damso et moi, les gens s’intéressent à la Belgique. Mais les artistes ont toujours été là, Hamza n’est pas nouveau, il a sorti de nombreux projet. Quand j’avais 11-12 ans j’écoutais les artistes belges, je n’écoutais pas le rap français. Ma musique ne peut pas être influencée par le rap français. Mes influences ne sont pas les mêmes. C’est le cas de beaucoup d’artistes belges qui ont des influences beaucoup plus internationales. On a aussi une partie du pays qui est néerlandophone, avec une sonorité différente.

Dans votre disque et vos clips, votre sensualité est très affirmée. C’est un parti pris ?

Je suis très féminine, pour moi c’est important de se mettre en valeur.

On peut dire que vous occupez une place vide dans le rap féminin ?

Oui, malheureusement. Depuis Diams, il n’y avait plus personne.

Comment expliquez-vous cela ? Le milieu du rap ne laisse pas de place aux femmes ?

Le rap reflète la société. Alors il peut être sexiste. Il n’est pas différent. Pour ma part, si on a misé sur moi c’est justement parce que je suis une femme. Dans mon cas personnel la discrimination est donc positive. Après, je vois bien que parfois le public a du mal avec un morceau parce que je suis une femme. Je suis donc obligée de sortir le tube incontestable pour qu’on dise : « ok elle a du talent ». À partir de « PMW » ça a fonctionné.

 

Êtes-vous d’accord avec le constat selon lequel l’aventure OKLM, le média internet/TV créé par Booba, joue en ce moment un rôle majeur dans l’histoire du rap francophone ?

Il recrée le game à sa juste valeur. Il met en avant tout le monde, tu n’as plus besoin d’être signé en major pour être exposé. Et ça aussi ça a joué un grand rôle dans la découverte des artistes belges. Avant de signer, Damso était sur OKLM, pareil pour Hamza et beaucoup d’autres. Pour nous c’est important, car beaucoup n’avaient pas les moyens d’être écoutés en France. Et surtout, OKLM poste juste les vidéos, sans dire d’où ça vient. Tout le monde est donc au même niveau. C’est la musique qui parle, elle a été remise au centre du débat.

Pour moi, le fait d’avoir signé chez 92i, c’est plus que signer dans un label. Booba est une légende vivante, il porte tout un mouvement, et cela malgré lui. Il tire beaucoup de gens vers le haut. Il a permis de redonner la parole à tous. Et cela influence les autres médias maintenant. Que la musique parle, et le reste suivra.

>> Shay, « Jolie garce », sortie le 2 décembre.

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