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Cameroun : à Bamenda, les anglophones se rebiffent

Deux élèves d'une école anglophone dans la région de Bamenda. © Alberto Vaccaro/CC/Flickr

Depuis ce lundi, la ville de Bamenda, dans le nord-ouest du Cameroun, est sous tension. Après un appel à la grève lancé par les enseignants anglophones de la ville, des manifestations ont éclaté. Les forces de l’ordre ont rétabli le calme, mais trois morts seraient à déplorer.

Lundi 21 novembre, de nombreux manifestants ont arpenté les rues de Bamenda, capitale de la région du Nord-Ouest du Cameroun. Leur revendication principale : le renvoi du délégué du gouvernement − nommé par le gouvernement et qui administre la ville − et son remplacement par un maire central élu. Pour le moment, seuls les maires d’arrondissement sont choisis par les habitants à Bamenda.

Les manifestants entendaient également protester contre le chômage et le manque d’investissements du pouvoir central de Yaoundé dans les provinces anglophones du pays.

Ils ont en outre profité d’un appel à la grève et à la fermeture des écoles lancé par les enseignants anglophones de la région de Bamenda ce même lundi 21 novembre. Ceux-ci, tout comme les avocats anglophones, protestaient contre la domination de leurs homologues francophones sur le marché du traval, et la dilution du système anglo-saxon dans celui d’inspiration française.

La Cameroon Teachers Trade Union (syndicat) et la Teachers Association of Cameroon, à l’origine de la grève, dénonçaient notamment dans un communiqué la « francophonisation du système anglo-saxon d’éducation au Cameroun » et, en particulier, le déploiement d’enseignants francophones dans des écoles anglophones. L’UPTA, regroupement de syndicats et de parents d’élèves, a quant à lui exhorté le gouvernement à prendre « des mesures pour stopper le pillage de l’éducation des anglophones ».

Les forces de l’ordre pour rétablir le calme

« Les manifestants dans la rue n’étaient ni enseignants, ni avocats. Ce sont des personnes qui ont profité du mouvement de grève pour se faire entendre », estime Joshua Osih, vice-président du Social democratic front (SDF, premier parti d’opposition), joint par Jeune Afrique. « Il y a un ras-le-bol généralisé », ajoute-t-il.

À tel point qu’après plusieurs heures de manifestation, un fort contingent de forces de l’ordre a été déployé afin de rétablir le calme. Pendant ce temps, des slogans hostiles au pouvoir en place à Yaoundé étaient scandés par des jeunes participants, qui ont notamment brûlé des pneus sur la voie publique.

Adolphe Lele Lafrique, gouverneur de la région du Nord-Ouest, a indiqué à la télévision nationale avoir pris ces mesures de rétablissement de l’ordre, sur instruction du gouvernement. Il a par ailleurs précisé que des enquêtes étaient en cours au sujet des auteurs d’actes de vandalisme commis durant les manifestations.

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Des dispositions ont selon lui été prises pour assurer un retour à la normale dans le fonctionnement des écoles de la région, dont 60% auraient été touchées par la grève.

Le SDF a quant à lui dénoncé la répression des manifestations par la police, qui aurait selon lui fait au moins un mort parmi les manifestants. L’AFP, elle, fait état du décès de trois personnes. Joshua Osih a également indiqué qu’un petite groupe de membres des forces de l’ordre, qui tentait de disperser les manifestants, avait « tiré à balles réelles et tiré six grenades lacrymogènes dans la cour du domicile du président du SDF John Fru Ndi ».

Le gouvernement n’a pas répondu à ces accusations mais aurait, selon le SDF, lancé une enquête sur ces incidents.

Préserver le système anglophone

Officiellement, la Constitution camerounaise a adopté l’anglais et le français comme langues officielles d’égale valeur et « garantit la promotion du bilinguisme sur toute l’étendue du territoire ». Plus spécifiquement dans l’éducation, selon la loi N°98/004 du 14 avril 1998, « l’État consacre le bilinguisme à tous les niveaux d’enseignement comme facteur d’unité et d’intégration nationales ».

Le système éducatif est organisé en deux sous-systèmes par lesquels est réaffirmée l’option nationale du biculturalisme

D’après ce texte, les systèmes anglophone et francophone fonctionnent au Cameroun de manière autonome. « Le système éducatif est organisé en deux sous-systèmes, l’un anglophone, l’autre francophone, par lesquels est réaffirmée l’option nationale du biculturalisme », stipule la loi.

La Constitution prévoit la même séparation du côté du système judiciaire, alors que les magistrats anglophones protestent eux aussi contre l’ascendance prise par les francophones. Selon le SDF, près de 40% des magistrats de la région Sud-Ouest seraient francophones, un pourcentage qui grimpe encore (52%) dans la région du Nord-Ouest.

Dans une lettre adressée au président camerounais Paul Biya, les avocats ont exigé la création d’une commission ad hoc chargée d’étudier leur revendication. Le président de l’Assemblée générale des avocats du Cameroun, Me Nico Halle, a été reçu récemment par le ministre de la Justice.

Une vieille revendication

S’ils ne sont plus nombreux à réclamer l’indépendance, chez les habitants des régions anglophones du Nord-Ouest et Sud-Ouest du Cameroun, le malaise est toujours profond. Sur le fond, toujours la même épine dans le pied : la réunification du Cameroun et la création de la République unie, le 20 mai 1972, par la seule volonté du pouvoir central de Yaoundé.

L’adjectif « unie » a disparu des textes officiels, en 1984, mais l’opinion publique anglophone continue d’y voir une « annexion » et un « processus de francophonisation forcée », malgré une politique d’« équilibre régional » mis en place dans la Constitution.

Les anglophones, qui avaient auparavant leur propre gouvernement, leur propre système judiciaire et administratif, hérités de la colonisation britannique, redoutaient de perdre leur identité.

L’élite anglophone − hommes politiques mais aussi hommes de loi ou d’enseignement − est en réalité aujourd’hui partagée entre appels à la décentralisation, au fédéralisme, comme le SDF de John Fru Ndi, ou à la sécession, même si cette dernière solution est moins soutenue. Chaque revendication sociale est donc l’occasion pour chacun de rappeler son point de vue. Et de se rappeler au bon souvenir de Yaoundé.

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