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RDC – Interview exclusive de Matata Ponyo : « J’ai navigué dans des eaux infestées de crocodiles »

Augustin Matata Ponyo, alors Premier ministre de la République démocratique du Congo, pose dans son bureau à Kinshasa le 14 octobre 2014. © Gwenn Dubourthoumieu / Jeune Afrique

Le Premier ministre congolais sortant s'est confié en exclusivité à Jeune Afrique au sujet de ses cinq années passées à la tête du gouvernement. C'est la première interview qu'il accorde à un média depuis qu'il a quitté ses fonctions.

Lorsqu’il est nommé ministre des Finances de RD Congo en 2010, Augustin Matata Ponyo est déjà un haut fonctionnaire aguerri. Pendant sept ans, il a dirigé le Bureau central de coordination (BCECO), un organisme chargé d’organiser l’appui des partenaires étrangers. Son expérience politique, elle, est en revanche des plus limitées : il est un « simple membre » du parti au pouvoir.

Cela n’entrave pas l’ascension de cet homme qui cache son orgueil sous des airs d’austère technocrate. Avec cette discrétion propre aux habitants de l’Est (il est originaire du Maniema), il accède à la primature en 2012. Là, il survit aux chausse-trappes comme aux remaniements. Grâce à une loyauté totale envers le chef de l’État et malgré une lutte acharnée contre une partie de son entourage, il établit un record de longévité pour un Premier ministre congolais depuis l’indépendance : quatre ans et demi.

Peut-on passer tant de temps dans le marigot kinois sans se compromettre ? Il le prétend. C’est en tout cas pour des raisons purement politiques qu’il est parti : l’accord du 18 octobre entre le pouvoir et une partie de l’opposition prévoyait qu’il soit remplacé par un opposant.

Pour Matata, c’est peut-être un mal pour un bien : après avoir enregistré un taux de croissance moyen de 8,2 % pendant son séjour à ce poste, l’économie a fortement ralenti (4,3 % cette année selon les prévisions de la primature) et l’inflation est repartie à 3,9 %, tandis que le franc congolais perdait plus de 20 % de sa valeur en six mois.

À cela s’ajoutent les incertitudes politiques : le dernier mandat légal du président Joseph Kabila expire le 19 décembre et aucun successeur ne sera élu d’ici là. Le prochain locataire de la primature, Samy Badibanga, a du pain sur la planche.

 

Jeune Afrique : Vous avez quitté vos fonctions après quatre ans et demi passés à la primature. Dans quel état d’esprit êtes-vous ?

Matata Ponyo : Je suis satisfait et serein, ma démission est logique car conforme à l’accord du Dialogue politique. Les objectifs qui m’ont été assignés ont été atteints et le bilan est globalement positif. J’ai préservé la stabilité du cadre macro-économique.

Entre 2010 et 2015, le taux de croissance annuel a été de 7,8 % en moyenne. Sur la même période, la monnaie est restée stable et l’inflation a été ramenée à environ 1 % en moyenne par an. Cela a eu des conséquences positives sur la vie des Congolais : le taux de pauvreté est passé de 80 % à 63,4 %, la RD Congo a gagné dix places au classement 2015 de l’Indice de développement humain (IDH) du PNUD. Le budget de l’éducation est passé de 1 % des dépenses publiques en 1990 à 16 % aujourd’hui. Sept-cent écoles ont été construites et des centaines de dispensaires ou hôpitaux….

C’est sur cette stabilité que vous avez bâti votre réputation. Mais ces derniers mois, il y a eu un relâchement sur le taux de change, les réserves de change, le budget, l’inflation… Comment l’expliquez-vous ?

Je tiens d’abord à souligner que cette stabilité était historique. Lorsque je suis arrivé au ministère des Finances en 2010, j’ai dit que j’allais stabiliser le taux de change et personne ne me croyait. On disait : « les Congolais parlent beaucoup mais n’agissent jamais ». À l’époque, certaines institutions crédibles prévoyaient même une très forte dégradation du taux de change, mais il n’a pas bougé pendant plus de cinq ans. C’est le fruit d’un travail herculéen, qui a consisté, entre autres, à boucher les trous par lesquels s’échappaient les recettes de l’État.

En réalité, le taux de change ne s’est dégradé que ces dernières semaines. Alors c’est vrai qu’aujourd’hui, les choses ont changé. Notre économie traverse une crise sérieuse. Les recettes fiscales sont en baisse à cause notamment de la chute des cours du cuivre et du pétrole. Et puis il y a eu ces coûts d’ajustement politique qui ont affecté négativement la rigueur.

Qu’entendez-vous par « coûts d’ajustement politique » ?

Je fais référence au remaniement gouvernemental de la fin 2014. Mon gouvernement resserré qui comptait jusque-là 36 membres, des technocrates pour la plupart, a été élargi à près de cinquante personnes, parmi lesquelles de nombreux hommes politiques de carrière. Cela a affecté l’efficacité du gouvernement et entravé la bonne marche de l’économie.

Diriez-vous que vous avez perdu la main sur certains secteurs ?

Oui.

Lesquels ?

Je vous laisse en faire l’analyse.

Les réserves de change ont beaucoup baissé ces derniers mois. Dans ce contexte, la rupture avec le FMI, en 2012, n’est-elle pas un sérieux handicap ?

Le succès, la croissance, la stabilité sont des résultats. On les obtient par la rigueur, l’efficacité et la transparence. En 2012, nous avions rempli tous les critères d’exigence du FMI – à sa grande surprise, d’ailleurs. Il devait renouveler son programme, mais il l’a finalement suspendu à cause d’un contrat de la Gécamines qui ne respectait pas les normes de transparence. C’est une entreprise publique à 100% mais je n’en avais pas le contrôle.

Et pensez-vous que le FMI serait prêt à reprendre ce programme ?

Que vous répondre ? Je pense que le FMI a voulu me mener en bateau… Nous avons réalisé des performances exceptionnelles et inédites et le FMI aurait bien voulu y participer. Mais je rappelle que le rôle du FMI est d’aider un pays à stabiliser son cadre macroéconomique afin qu’il maintienne sa balance des paiements. Si vous pouvez le faire sans lui, tant mieux.

Sauf qu’aujourd’hui, ce n’est plus le cas…

Être avec le FMI, c’est comme être malade et aller chez le médecin. Un patient ne choisit pas son traitement : on lui fait une prescription et, tous les trois mois, on vérifie que celle-ci a été respectée. Pendant le temps que j’ai passé à la Primature, la Gécamines a vendu des actions à de nombreuses reprises. Que se serait-il passé si, à chaque fois, le programme était arrêté ? Ce n’était pas tenable…

Cette situation, sans contrôle extérieur, n’arrange-t-elle pas certains opérateurs qui préfèrent l’opacité ?

Écoutez, si j’avais eu le contrôle de tous les secteurs, la Gécamines aurait dû m’obéir. J’ai eu à le dénoncer plusieurs fois.

Jusqu’à ces derniers mois, la conjoncture internationale était très favorable à la RD Congo, et ce pendant plusieurs années. L’État a-t-il suffisamment investi pour préparer l’avenir ?

Bien sûr. Mais diversifier des secteurs de production, c’est comme faire grandir un enfant : ça ne se fait pas en un jour. Nous avons construit le parc agro-industriel de Bukanga Lonzo salué par toutes les institutions internationales. C’est un choix judicieux car nous consommons la plupart de nos devises, plus de 1,5 milliard de dollars, en important des produits alimentaires que nous pouvons produire sur place !

La bancarisation de la paie des fonctionnaires était aussi une réforme d’avenir car elle a redonné du pouvoir d’achat à un million de personnes. Dans le domaine des transports, nous avons fait de grands progrès. Outre la construction et la réhabilitation de 6000 km de routes, nous avons créé une compagnie aérienne publique, Congo Airways, qui est le leader aujourd’hui. Idem dans le domaine des transports terrestres avec la compagnie publique de bus Transco à Kinshasa. Sur les voies fluviales, nous avons remis en activité de grands bateaux et redonné de la vigueur aux entreprises publiques ferroviaires Onatra et SNCC.

Tout cela était crucial pour plusieurs raisons. D’abord, parce que la plupart de ces marchés de transports étaient exclusivement aux mains du privé, ce qui ne permettait pas à l’État d’intervenir pour réguler les prix. Ensuite parce que cela nous a permis de désenclaver des villes entières comme Kalemie, Kongolo, Kamina, Tshikapa… Les prix des biens et services y ont été divisés par quatre ou cinq. Les transports, c’est comme les vaisseaux sanguins d’un corps : leur bon fonctionnement est vital. Mais tous ces projets restent en phase de croissance. Nous souhaitons qu’ils soient poursuivis par nos successeurs.

Mes adversaires étaient parfois issus de mon propre camp

Avez-vous le sentiment d’avoir été suffisamment soutenu par les autres cadres de la majorité ?

Lorsque le Président m’a choisi, je n’étais qu’un simple rouage de la machine PPRD, un élément parmi d’autres. Depuis, il m’a toujours fortement soutenu.

On avait parfois le sentiment que certains lorgnaient sur votre poste et vous mettaient des bâtons dans les roues…

C’est sans doute inhérent à la vie politique ! C’est vrai que j’ai navigué dans des eaux infestées de crocodiles. Mes adversaires étaient parfois issus de mon propre camp.

L’une des affaires qui a marqué votre passage à la primature est celle de la banque BIAC. Vous avez critiqué son lien avec la Banque centrale. Vous avez même parlé de « mafia ». De quoi s’agissait-il ?

Une Banque centrale joue toujours un rôle crucial. Je suis bien placé pour le savoir puisque que c’est là que j’ai commencé, lorsque j’avais tout juste 24 ans. Or, dans cette affaire, elle a failli à ses obligations puisqu’elle comblait systématiquement les déficits de la BIAC. C’était bien la preuve qu’il y avait une mafia financière et je ne pouvais l’accepter. D’ailleurs, dès que nous avons débranché la perfusion, cette banque a périclité et elle vient d’être mise en liquidation.

Était-ce le seul établissement dans ce cas ?

Oui. Le gouverneur de la Banque centrale nous l’a certifié, chiffres à l’appui.

Diriez-vous aujourd’hui que le secteur financier congolais est sain ?

Il serait présomptueux pour moi de l’affirmer. Je ne suis pas gouverneur de la banque centrale et je n’ai pas fait d’analyse suffisamment rigoureuse.

Début octobre, vous avez limogé votre ministre des Affaires foncières, Gustave Booloko. Pourquoi ?

Le ministre a vendu trois parcelles comme bien sans maître, comme si elles n’appartenaient à personne. Or il s’est avéré que la République tchèque en était le propriétaire. J’ai agi en toute indépendance et avec beaucoup de discrétion, mais je n’avais pas d’autre choix que de le suspendre pour faute professionnelle et d’annuler toutes les opérations.

Il y a eu une autre affaire, celle du fonds d’investissement américain Och-Ziff. Il a reconnu avoir corrompu des responsables congolais avec l’aide de certains intermédiaires entre 2007 et 2011. Il a payé 413 millions de dollars d’amende pour cela. En aviez-vous connaissance ?

Non. J’ai bien sûr entendu parler de cette affaire, mais je n’en connais pas les tenants et aboutissants. Je suis un fervent partisan de la bonne gouvernance. J’essaie de ne pas être impliqué dans des opérations de cette nature.

Un sondage conduit par des chercheurs américains de l’université de New York en partenariat avec l’institut congolais Berci a évalué les intentions de vote au cas où l’élection présidentielle serait organisée cette année. Il situe le chef de l’État à 7,8 % et vous à 1,8 %. Qu’en pensez-vous ?

Laissez-moi vous rappeler que cet institut appartient à Francesca Bomboko qui a été révoquée de son poste au ministère du Plan pour détournement de fonds publics. Elle est par ailleurs connue pour être proche de l’opposition. Alors quel crédit accorder à l’étude que vous mentionnez ? À mes yeux, aucun.

Dans la Primature que j’ai dirigée, nous n’avions qu’une seule « tribu », celle de la compétence

Vous avez aussi des détracteurs. Ils pointent souvent votre famille. Une partie de la presse soupçonne notamment votre épouse de vivre de contrats publics.

Cela fait longtemps que j’ai à gérer de l’argent public – c’est le cas depuis ma nomination au BCECO, en 2003. Mais je considère qu’il doit y avoir une frontière étanche entre vie privée et vie publique. Mon épouse peut avoir des affaires. C’est son droit. Mais elle reste dans le secteur privé et ne perçoit aucun paiement du Trésor.

Votre successeur va devoir affronter une situation difficile. Quel conseil lui donneriez-vous ?

Il lui faudra veiller à la bonne gestion des finances publiques. Il devra aussi constituer une équipe composée de professionnels, compétents et intègres. Dans la Primature que j’ai dirigée, nous n’avions qu’une seule « tribu », celle de la compétence.

Êtes-vous inquiet pour la stabilité du pays après votre départ ?

Ce sera à vous de juger.

Quels sont vos projets désormais ?

J’ai 52 ans dont presque 30 ans de carrière. Je pense avoir accumulé une certaine expérience en matière de politiques de développement et sur les questions budgétaires et monétaires qui pourra me servir. Dans le domaine de la consultance, par exemple, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays.


Suite à la publication de cette interview, nous avons reçu le 29 novembre un droit de réponse de la part de Francesca Bomboko, que vous pouvez lire ici.

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