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CPI : la justice n’a pas de couleur, l’Afrique ne doit pas rompre le pacte contre l’impunité

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Clément Abaifouta est le président de l’Association des victimes des crimes du régime de Hissène Habré. Il a été arrêté en 1985 par la DDS au Tchad, a passé quatre ans en prison où il est devenu fossoyeur. Pendant le procès de Hissène Habré à Dakar, il a eu le double statut de victime et témoin.

Hissène Habré lors de son procès à Dakar, le 20 juillet 2015. © Ibrahima Ndiaye/AP/SIPA

Pour avoir été à la fois victime et témoin des pires crimes, il m’est difficile de ne pas soutenir le jugement des personnes accusées d’avoir commis les atrocités les plus graves.

Dans mon pays, le Tchad, j’ai passé quatre années dans les geôles du président Hissène Habré. J’ai été arrêté le 12 juillet 1985 à Sabangalia, à Ndjamena, alors que j’étais inscrit en première année de Lettres Modernes à l’université de la même ville. J’avais obtenu une bourse pour mes études et me préparais à me rendre en Allemagne.

Mais des hommes habillés en civil sont venus m’arrêter en pleine nuit. J’ai alors été conduit à la Direction de la documentation et de la sécurité (DDS) où j’ai subi un long interrogatoire. Mes rêves d’étudiants se sont arrêtés ce jour-là. Ma vie est marquée par ma détention.

Je me suis retrouvé dans une prison pleine à craquer où je devais enterrer des prisonniers morts à Hamral-Goz. J’ai été désigné malgré moi comme le fossoyeur avec quatre autres détenus et j’ai dû enterrer plus d’une trentaine de prisonniers.

Lorsque j’ai été libéré en 1989, j’ai essayé de reprendre ma vie comme enseignant. Mais, cela ne suffisait pas. Avec ma soif de justice, il me fallait encore comprendre pourquoi j’avais été arrêté.

La 15e session de l’Assemblée des États parties au Statut de Rome s’ouvre à La Haye (Pays-Bas) ce 16 novembre

En 1991, la commission nationale d’enquête sur les crimes commis par l’ancien président Hissène Habré me sollicite. Mes indications permettent de trouver une fosse commune contenant les 37 corps, dans la « plaine des morts ».

J’ai passé 25 ans de ma vie à demander justice pour les victimes du régime de Hissène Habre. Pour moi et pour les nombreuses victimes, il a fait jour quand par un matin du 30 mai 2016, les Chambres africaines extraordinaires ont rendu un jugement qui condamne l’ancien président tchadien Hissène Habré. Cela a non seulement marqué un tournant pour la justice internationale mais a constitué un immense soulagement pour les dizaines de milliers de victimes qui attendaient ce jour depuis plus de 25 ans et qui se sont battues sans relâche pour qu’Hissène Habré réponde devant un juge des crimes qu’il a commis. Ce fut un long combat.

Certaines des victimes n’ont malheureusement pas eu la chance d’entendre les « youyou » de celles célébrant cette grande victoire. La victoire contre l’impunité. Une victoire universelle et sans couleur.

Aujourd’hui, pendant que nous célébrons ce pas de plus contre la lutte contre l’impunité, des pays africains comme le Burundi, l’Afrique du Sud et la Gambie annoncent leur retrait de la Cour pénale internationale (CPI).

Ce débat occupera certainement une place dans les discussions de la 15e session de l’Assemblée des États Parties au Statut de Rome qui s’ouvre à La Haye (Pays-Bas), ce 16 novembre.

Pourtant, aujourd’hui, je suis plus que jamais convaincu que la justice n’a pas de couleur, ni de continent. Elle est là pour les victimes. Elle est là pour réparer. Elle est là pour que plus jamais les atrocités ne se répètent. Elle est là pour mettre fin à l’impunité.

L’Afrique n’a aucun intérêt à rompre le pacte selon lequel les États ne permettront plus que des crimes relevant du droit international soient commis en toute impunité. C’est en cela que l’on peut légitimement déplorer les retraits du Burundi, de l’Afrique du Sud et de la Gambie qui représentent une trahison vis-à-vis des victimes des plus graves violations de droits humains commis dans ces pays.

Que ce soit au Burundi, en Afrique du Sud ou en Gambie, le droit, comme la justice, n’a pas de couleur. Dans ces pays comme ailleurs, quiconque est accusé de crimes doit répondre de ses actes devant la justice, peu importe qu’il soit Africain ou d’ailleurs.

Sous ce rapport, la Cour pénale internationale demeure l’une des principales voies de vérité, de justice et de réparation pour des millions de victimes de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité et de génocide.

Si l’Afrique, est parvenue à faire juger Hissène Habré, rien ne devrait justifier qu’elle tourne le dos à la CPI, accusée par ses détracteurs de pratiquer le « deux poids deux mesures ».

Il est toutefois heureux de constater que de nombreux États parties africains, parmi lesquels le Mali, la République démocratique du Congo et la République centrafricaine, continuent de coopérer avec la Cour en ce qui concerne des cas et des affaires en cours. Et le Gabon a récemment saisi la CPI de la situation dans le pays. La Justice n’a pas de couleur, l’Afrique ne doit pas rompre le pacte qui punit les crimes.

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