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L’élection de Trump, ou le naufrage des politiques préfabriquées

par

Vincent-Sosthène Fouda est politologue camerounais. Il enseigne à Houston (États-Unis).

Le 10 novembre 2016, les journaux du monde entier faisaient leur une sur Donald Trump. © Kamran Jebreili/AP/SIPA

Ma belle-mère me disait encore il y a quelques jours qu’un arbre qui tombe fait plus de bruit que la forêt qui pousse. Cette métaphore est une réalité dans l’élection de Donald Trump à la Maison blanche. Celle-ci est une véritable révolution anti-système, comme l’a dit mon collègue, le sociologue Mathieu Bock-Côté, de la Haute école de commerce de Montréal.

Nous vivons dans un monde plein de désespoir au Nord comme au Sud, où subsistent de nombreuses inégalités, non seulement matérielles mais aussi culturelles et cultuelles. La minorité bien pensante fait face à une majorité en guenille qui crie famine. Mais cette minorité peine à réaliser qu’elle est elle-même plongée dans une grande misère politique : il y aujourd’hui une fracture trop grande, un fossé trop large, entre cette minorité et ceux qu’elle gouverne malgré eux.

Un homme ordinaire bien que milliardaire

Les industries de sondages, voire de fabrication de l’opinion publique, nous ont présenté un Donald Trump grossier et raciste. Mais c’est ce Donald-là qui, quelques minutes après sa victoire, s’est empressé d’appeler Ben Carson [ancien candidat africain-américain à la primaire républicaine] sur le podium. Ce sont des actes qui marquent, dans les banlieues, tours et barres.

Aujourd’hui, entre à la Maison blanche un anti-système, un homme ordinaire bien que milliardaire. Présenté comme un mégalomane erratique et aventurier, c’est surtout quelqu’un qui a su entendre le cri de révolte poussé par le peuple. Ce peuple, qui est contre une mondialisation sauvage faussement moderne, qui demande maisons, salaires décents, protection sociale et hôpitaux, est peut-être le même qui réclame des frontières, tout en ne les voulant pas devant sa porte.

Trump est quelqu’un qui a su entendre le cri de révolte poussé par le peuple

C’est ce même peuple, que l’on veut dresser contre l’immigration dite massive pour le triomphe des identités nationales, qui a répondu par le Brexit en Grande-Bretagne. Ce même peuple qui, privé de liberté et d’avenir, est descendu dans la rue à Tunis ou à Ouagadougou. Ce même peuple encore qui, s’inquiétant de payer toujours plus pour s’instruire, manifeste dans toutes les villes sud-africaines. Chacun à sa manière, en puisant dans ses propres traditions politiques et sociales et dans ses propres archétypes, adresse un message que nous devons nous efforcer d’étudier et de comprendre.  

Protection et respect du sentiment populaire

Ce vote en faveur de Donald Trump exprime une demande de protection et de respect du sentiment populaire, que je crois partagée par une large majorité dans le monde, et plus encore dans les pays du Sud et au Cameroun en particulier. Cette majorité silencieuse, ignorée dans les médias, instituts de sondage, les écoles de fabrique des élites, doit être entendue et comprise. Il faut trouver des réponses qui ne soient pas de fermeture, de repli, et qui n’aboutissent pas à une sortie de chars et à des massacres inutiles. C’est la condition pour transformer les messages de ces peuples, non pas en rejet du présent, mais en espoir de changement.

Le souffle que je sens aujourd’hui, après la victoire de Donald Trump, est le même qui a porté Barack Obama au pouvoir. C’est aussi celui qui a fait élire Justin Trudeau au Canada, celui de l’économie solidaire ou encore celui qui a fait naître en Allemagne le collectif d’artistes « Zentrum für politische Schönheit » (Centre pour la beauté politique), souhaitant offrir des sépultures dignes aux morts de la Méditerranée enterrés dans des fosses communes du sud de l’Europe. Bref, c’est le refus de la pensée d’une minorité qui voudrait, tout en n’ayant jamais pris de risques et au nom de la préservation d’un système, imposer un refus de l’aventure et de l’imagination.

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