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Kenya : les perruques de la discorde

par

Damien Glez est dessinateur-éditorialiste franco-burkinabè

Donald Trump, connu entre autres pour son brushing atypique, ne trouverait sans doute pas grand chose à redire sur la perruque de certains magistrats africains. © Glez

Les juges du Kenya doivent-ils porter la perruque blanche héritée de l’époque coloniale ? Polémique dérisoire mais houleuse dans le monde de la justice kényane.

Émoi dans le landerneau judiciaire kenyan : les travées des palais bruissent d’un débat qui déchire les hommes en robe. Est-il question d’un projet de loi portant atteinte à la sacro-sainte indépendance de la justice ou d’un procès à controverse ? Que nenni. C’est le port de la perruque qui alimente les discussions à l’ombre des prétoires, comme le rapportait récemment le quotidien Le Monde.

Rien à voir avec les extravagances capillaires de certaines avocates du continent. La pomme de discorde concerne la perruque blanche à rouleaux qui nimbe moult crânes de magistrats anglo-saxons.

« Mieux rentrer dans le personnage »

D’un côté, la plaidoirie pro-perruque indique que ce n’est pas un hasard si le mot « chef » est une composante de l’expression « couvre-chef ». Le postiche argenté imposerait aux justiciables le respect, comme la blouse du médecin ou l’uniforme du policier. Comme le costume du comédien, et comme en témoignent les selfies, sur Twitter, de juges ainsi coiffés, la perruque permettrait à ceux-ci de mieux « rentrer dans leur personnage », au même titre que la robe noire, la toge rouge ou le jabot blanc. Pour une fois, ainsi, l’habit ferait le moine.

Côté réquisitoire, certains évoquent le moindre défaut de cette coiffe volumineuse : son incompatibilité avérée avec le climat caniculaire des pays africains. Les uns se gaussent du style désuet de cet accessoire capillaire, précisant qu’il installe, par intimidation, une distance entre les magistrats et les justiciables. D’autres, enfin, soulignent la carence d’authenticité du british postiche. Comme au Zimbabwe ou au Ghana, cette perruque hors de prix est une survivance de l’époque coloniale, une singerie des us et coutumes britanniques, jusque dans les caractéristiques “raciales” des cheveux évoqués, imités avec du crin de cheval, lisses ou blonds comme ceux des caucasiens.

Une histoire de mode ?

Au final, il en va de la « wig » du magistrat comme de la minijupe ou des « pattes d’éph » : elle est alternativement tendance et démodée. En 2012, après avoir lui-même délaissé la perruque cérémonielle, lors de sa prestation de serment, le « chief Justice » Willy Mutunga avait rendu son port optionnel dans les cours de justice kényanes. Dans la foulée, les « cousins » professionnels des magistrats, les « speakers » du Parlement, avaient commencé à négliger l’accessoire dont l’étalage commençait à être jugé hautain par les tenants d’une démystification du pouvoir politique ou judiciaire.

Mais voilà, le vent de modernité n’aura pas résisté au retour en grâce de l’attribut capillaire encombrant. Successeur de Mutunga, le nouveau président de la Cour suprême, David Maraga, a prêté serment, le 19 octobre dernier, le crâne surmonté de la pièce montée poudrée. Au Parlement comme dans les cabinets judiciaires, les faux cheveux non-crépus sont redevenus un accessoire de mode propice à toutes les esbroufes. « Touche pas à ma perruque », semblent susurrer les moues arrogantes, quand les bouches ne disent pas franchement qu’il est superflu de proscrire l’accessoire british, tant que la loi, elle, n’est pas tropicalisée. Et tant pis si les Britanniques, eux-mêmes, sont en train de délaisser le postiche d’un autre âge…

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