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Du Brexit de l’UE à l’Afrexit de la CPI

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Cécile Kyenge, originaire de RDC, est députée européenne et ancienne ministre italienne de l'Intégration. Elle a été chef de la mission d'observation de l'Union européenne pour les élections au Burkina Faso, en 2015, et membre observatrice de la délégation du Parlement européen pour la présidentielle de 2016 au Gabon.

Scène dans une des chambres de la Cour pénale internationale. © CPI/DR

Se retirer des accords. Voilà le paradigme politique qui semble à l’ordre du jour. Ce qui est, il faut le dire, de la faute des Britanniques qui, avec la victoire du "leave" à leur référendum, ont ouvert le bal des abandons.

Quelle occasion en or pour de nombreux chefs d’État du continent, remontés contre l’eurocentrisme atavique, mais aussi désireux de gouverner de manière totalitaire. Si les Britanniques claquent la porte de l’UE, à quoi bon rester accroché à un accord contraignant avec la CPI qui, de surcroît, fait peser sur les dirigeants africains des risques de poursuites judiciaires ?

Selon les sortants, il n’est pas acceptable de devoir rendre des comptes. Sortir de la CPI, c’est, disent-ils, sortir de la logique colonialiste et se défaire du carcan paternaliste occidental.

Sur la lancée du Brexit, certains dirigeants africains ont donc essayé de promouvoir un Afrexit de masse, un retrait collectif des 34 États africains signataires du statut de Rome. C’était sans compter sur la perplexité d’autres pays africains et de la société civile qui, elle, milite pour le « remain ». Entre autres, le Nigeria et la Côte d’ivoire ont dû lancer un appel à la retenue pour expliquer combien il était inopportun d’aborder ce sujet en des lieux non appropriés, telle que l’Assemblée de l’UA, qui n’a aucune compétence en la matière.

Il faudra sans doute attendre la tenue, en décembre prochain, des assises de l’Assemblée des États parties à la de la CPI, présidée par le Sénégalais Sidiki Kaba, pour procéder à des remontrances. Probablement, aux yeux des « remainistes », l’abandon des poursuites contre le président kényan Uhuru Kenyatta a fait retomber la pression et favorisé une évaluation plus modérée du dossier. Les États les plus velléitaires ont compris que pour sortir, il faudrait procéder individuellement.

Des dirigeants qui ne pensent qu’à leur immunité

Voilà donc les plus téméraires monter au créneau. Tour à tour, et pour des raisons différentes, le Burundi du président Pierre Nkurunziza, l’Afrique du Sud de Jacob Zuma et la Gambie de Yahya Jammeh ont fait le choix de quitter la CPI. Mais tôt ou tard, ces trois leaders devront rendre compte de leurs méfaits à la justice, qu’elle soit internationale ou pas.

Contrairement aux Britanniques qui ont dû s’exprimer par voie référendaire, les « sortants » africains de la CPI procèdent par annonce gouvernementale

Quoi qu’il en soit, depuis le Brexit, certains régimes africains sont clairement entrés dans le paradigme du « leave ». Mais, contrairement aux Britanniques qui ont dû s’exprimer par voie référendaire, les « sortants » africains de la CPI procèdent par annonce gouvernementale. Peu importe si le Brexit a contraint le Premier ministre David Cameron à démissionner, sous les tropiques, le retrait de la CPI doit, lui, plutôt favoriser la perpétuation du pouvoir des gouvernants qui disent plaider en faveur de la souveraineté nationale mais ne pensent qu’à leur immunité en toute impunité. On peut donc sacrifier les exigences de justice du pays sur l’autel des préoccupations personnelles narcissiques.

Loin de faire les éloges de la CPI, il faudrait simplement remarquer qu’elle poursuit les crimes de guerre, les viols, les massacres des civils non armés, les saccages à grande échelle. Logiquement, ces crimes ne peuvent être commis que par des personnes dotées d’une grande puissance de feu. C’est sans doute pour cette raison que de nos jours, dans les quartiers pénitenciers de la CPI à La Haye se trouvent des gens qui ont, en quelque sorte, exercé un pouvoir étatique. Ils y ont été déférés par les pouvoirs politico-judiciaires africains, qui ont jugé leurs tribunaux inadéquats.

Mauvaises pratiques politiques

Les mêmes contempteurs de la CPI contestent son aspect trop « afrophage ». Pour certains, quitter le Statut de Rome peut même s’assimiler à une opération d’orgueil national somme toute encourageable à condition de garantir les droits des Africains si souvent démunis face aux crimes de masse et à la prédation meurtrière transfrontalière.

Or que voit-on ? Pendant que l’on dit vouloir sortir de la CPI, on modifie largement les Constitutions pour y ajouter des articles favorisant l’immunité, ou pour ôter les limites aux mandats des chefs d’État. C’est un ensemble de mauvaises pratiques politiques favorisant l’essor des démiurges despotiques qui, par définition, sont contre les Africains eux-mêmes.

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