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Fatma Cherif : « En Tunisie, on a trop pris l’habitude de ne pas dire les choses qui fâchent »

"Tunisie, la mémoire juive", un documentaire de Fatma Cherif sur les départs des juifs de Tunisie. © Capture d'écran/Sk Médias/Vimeo

Avec son dernier documentaire « Tunisie, la mémoire juive », la réalisatrice tunisienne Fatma Cherif exhume le passé, non sans mal. Interview.

En 1948, les juifs de Tunisie étaient environ 100 000. Aujourd’hui, ils sont estimés à moins de 2 000, et la plupart résident sur l’île de Djerba. Mais pourquoi ces départs massifs, principalement vers la France et Israël ? C’est cette question que pose le documentaire, qui revient sur l’histoire de la population juive de Tunisie.

Une histoire aujourd’hui méconnue, oubliée voire niée, qu’a voulu faire renaître Fatma Cherif malgré le scepticisme qui l’entoure. « Des maisons vides, des cimetières abandonnés, des synagogues délabrées, à Moknine, à Sfax, à Tunis, au Kef, témoins d’une présence millénaire des juifs en Tunisie. Des lieux que peu de Tunisiens regardent ou encore moins interrogent aujourd’hui », décrit le synopsis du film, tourné entre fin 2013 et 2015. Jeune Afrique a rencontré sa réalisatrice.

Jeune Afrique : Comment vous est venue l’idée de ce documentaire ?

Fatma Cherif : En fait, on a fait appel à moi pour faire un film sur l’apport culturel des juifs tunisiens. Un sujet certes intéressant, mais dont l’approche, une fois encore, se limitait à un traitement folklorique et exotique de la Tunisie, selon moi. J’ai donc proposé le sujet du départs des juifs de Tunisie ; pourquoi, en quelques décennies, la population juive est passée de 100 000 personnes à moins de 2 000. Cette proposition a été accepté, mais je savais pertinemment que le film serait tiraillé entre ma propre vision – politique et historique -, et la vision initiale, plus orientaliste et légère.

Justement, quelles ont été les difficultés de ce tournage ?

Imposer l’idée même du film, a été une bataille. Il fallait échapper à l’ « attendu » et dissocier l’histoire européenne de l’histoire des juifs en Tunisie, ce qui n’était pas chose aisée. Autre difficulté : le fait d’être musulmane, et donc objet de suspicions tout au long de la réalisation du film. Mais globalement, j’ai réussi à faire passer mon idée, même si la version finale a été un peu simplifiée par rapport à ma version initiale. Entre la cuisine judéo-tunisienne, et la question des différentes vagues de départs, il y a quand même un grand pas !

Concernant les archives, j’étais déterminée à retrouver des films ou photos des départs des juifs. Et j’ai pu en trouver en Tunisie, en France, en Italie, en Angleterre, aux Etats-Unis et en Israël. Par contre je sais que le ministère tunisien de l’Intérieur détient des documents à ce sujet ; lorsque j’ai demandé à y avoir accès, on m’a ri au nez ! Quand on revient sur la mémoire, on revient aussi sur les responsabilités de chacun, ce qui dérange.

Avez-vous appris vous-même des choses en réalisant ce documentaire ?

Avant de tourner ce documentaire, j’avais moi aussi des idées reçues. Je ne savais pas que le sionisme avait joué un tel rôle en Tunisie, qu’il y avait eu de grands départs vers Israël. En effectuant mes recherches, j’ai découvert non seulement que l’agence juive y avait pignon sur rue  [un organe gouvernemental chargé de l’immigration juive en Israël, ndlr] et qu’elle avait organisé un nombre important de voyages vers Israël, mais aussi que les idéologues sionistes les plus importants du Maghreb étaient tunisiens.

On apprend aussi que de nombreux juifs tunisiens ont souffert d’une ambiguïté identitaire, une des causes de départ. Quel est l’état d’esprit, aujourd’hui, de ceux qui sont restés en Tunisie ?

En Tunisie, aussi bien du côté des juifs que des musulmans, on a trop pris l’habitude de ne pas dire les choses qui fâchent. On veut préserver un certain mode de vie, se sécuriser… Même suite aux actes antisémites qui se sont produits après la révolution, les gens ne voulaient pas en parler, ils disaient que tout allait bien. Mais dans la réalité il y a encore des départs vers Israël.

La colonisation a joué un rôle de séparation, et on ne peut pas non plus reprocher aux juifs de s’être sentis protégés par le colon français, en sachant qu’avant la colonisation ils étaient considérés comme des citoyens de seconde zone… On ne leur a pas fait de place, et forcément quand quelqu’un ne trouve pas sa place, il ne reste pas.

Le cas des juifs à Djerba est, lui, très particulier. Très religieux et assez conservateurs, ils ont refusé l’enseignement de la culture française proposé par l’Alliance israélite universelle, arrivée en Tunisie à la fin du XIXe siècle. Et encore aujourd’hui, ils vivent presque en vase clos, en dehors du temps, avec des règles propres très traditionalistes.

Le conflit israélo-palestinien n’arrange rien…

Le confit israélo-palestinien est devenu central dans la relation entre juifs et musulmans en Tunisie, comme l’explique l’historienne Lucette Valensi dans le film : « Avec la Guerre des Six jours, les choses se sont polarisées de manière dramatique [entre les juifs et le reste de la population tunisienne], et on se regarde même pas en chiens de faïence, mais en adversaires, depuis. » Faire un film sur les juifs tunisiens pourrait être assimilé à de la propagande israélienne, mais pour moi il s’agit d’un travail de mémoire essentiel pour nous tous, Tunisiens.

Reconnaître nos responsabilités et définir aussi celles des autres permettent de mieux construire l’avenir. Reconnaître la souffrance des juifs de Tunisie, ne fait pas de moi une pro-israélienne. Une souffrance ou une injustice ne dois pas en nier une autre, la souffrance du peuple palestinien ne doit pas nous empêcher de revenir sur les départs des juifs de Tunisie.

Quels ont été les premiers retours concernant ce documentaire, diffusé dans un premier temps sur la chaîne Histoire ?

Dès le départ, je savais que je serais traitée d’antisémite par certains et de sioniste par d’autres, donc je passe outre. Quant aux critiques plus sérieuses, certains m’ont reproché de ne pas avoir donné la parole à des Tunisiens musulmans par exemple. Mais pour moi c’était plus une question de construction du film, qui tenait son équilibre et son rythme à la fois de l’émotion d’intellectuels juifs ayant vécu ces départs dans leur chair, et de l’Histoire elle-même.

Plusieurs personnes m’ont félicité pour ce qu’ils considèrent comme le premier travail historique sérieux sur la question. Et ça, ça me fait énormément plaisir. Il faut que ce film circule pour créer le débat. L’idée n’est pas de changer les idées et les positions des gens mais de les amener à réfléchir, montrer que les choses ne sont ni toutes noires ni toutes blanches. Le documentaire devrait bientôt être diffusé sur la chaîne TV5, et nous travaillons à l’organisation de projections-débats sur tout le territoire tunisien.

Prévoyez-vous de travailler d’avantage sur ce devoir de mémoire ?

L’Histoire de la Tunisie – avec un grand « H »-, est d’abord une histoire de propagande qui a servi les différents pouvoir politiques : la colonisation nous a raconté en se donnant le rôle d’émancipateur, Bourguiba (surnommé le « combattant suprême ») fut le libérateur de la colonisation, puis Ben Ali appliqua un culte de la personnalité tentant d’effacer tout ce qui avait existé avant lui.

Depuis la révolution, on a la possibilité de revenir sur des choses cachées et de renouer avec une partie de notre Histoire. C’est l’objet de mon prochain film, qui fera un parallèle entre l’Histoire officielle, utilisée comme outil de propagande, et l’Histoire cachée.

 

*Prochaines diffusions télévisées du film : les 7, 12, 21 et 26 novembre sur la chaîne Histoire.

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