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Centrafrique : bye bye Sangaris

Par - envoyé spécial à Bangui

Des éléments de la force Sangaris à Bambari, en Centrafrique, le 22 mai 2014. © Jerome Delay/AP/SIPA

En déplacement à Bangui lundi, le ministre français de la Défense, Jean-Yves le Drian, a entériné la fin officielle de l'opération militaire Sangaris. Reportage.

Les contingents sont au garde-à-vous, la compagnie sonne le clairon. Il est 13h30, lundi 31 octobre, au camp militaire M’Poko de Bangui, quand le ministre français de la Défense, Jean-Yves le Drian, roule le fanion de l’opération Sangaris. Point d’orgue d’une visite éclair de moins de 24h, la courte cérémonie qu’il a présidée en présence du président centrafricain, Faustin-Archange Touadéra, du chef de la Minusca Parfait Onyanga, et d’une cinquantaine de personnalités, s’achève. Et avec elle, l’opération militaire déclenchée en décembre 2013.

Si une page se tourne dans l’histoire des relations entre la France et la Centrafrique, l’annonce est surtout symbolique. Dans les faits, Sangaris n’est plus réellement opérationnelle sur le terrain depuis la mi-septembre. Elle a progressivement passé le relais à la Minusca qui occupe le terrain en province, et n’accompagne plus les contingents onusiens lors de leurs patrouilles.

Quelques soldats français maintenus sur place

La présence française se résume aujourd’hui à 350 hommes – au plus fort de la crise, Sangaris en comptait 2500. Un effectif qui va rapidement décroître pour atteindre environ 260 soldats début 2017, soit un peu moins qu’avant le lancement de l’opération Sangaris. 80 soldats seront affectés à la mission européenne de formation de l’armée centrafricaine (EUTM), un détachement de 100 éléments sera détaché au sein de la Minusca dans une unité de drones tactiques (SDTI). Enfin, 80 soldats français demeureront en soutien à l’aéroport M’Poko.

Sangaris quitte Bangui et Paris se veut satisfait. Pour le ministre le Drian, les trois missions de l’opération ont été remplies : arrêter les massacres lourds, permettre le renouvellement démocratique et l’arrivée des forces internationales. L’opération « aura su briser le cycle dramatique des exactions, des représailles et des vengeances qui a meurtri tant d’habitants », a-t-il martelé face aux militaires français comme lors de son discours devant l’Assemblée nationale.

Une décision grave dans un contexte de plus en plus préoccupant

Côté centrafricain, le moment n’est pas venu de faire le bilan – bon ou mauvais – de l’opération, mais d’évaluer les conséquences de son départ. Et si Jean-Yves le Drian avait besoin de se faire une idée de l’état d’esprit des autorités centrafricaines, ces dernières ne se sont pas gênées pour exprimer leur vive inquiétude. « Vous êtes porteur d’une décision grave dans un contexte de plus en plus préoccupant, lui a dit son ami Karim Meckassoua, le président de l’Assemblée nationale. Mettant en garde contre « le regain d’activité macabre des forces négatives », il a dénoncé « des actes qui ne sont pas isolés et qui participent à un plan de déstabilisation de l’État centrafricain et de ses institutions. »

Invité à s’exprimer devant la représentation nationale, le Premier ministre Anicet-Georges Dologuélé, s’est montré tout aussi alarmiste : « Sangaris s’en va trop tôt », a déclaré le chef de file de l’opposition et candidat malheureux au second tour de la présidentielle.

Les inquiétudes de la classe politique centrafricaine trouvent écho dans le récent regain de violences qui frappe depuis un mois Bangui, Kaga Bandoro, Bambari, Sibut ou encore N’Délé. Dimanche, alors que le Drian atterrissait dans la capitale centrafricaine, trois groupes d’autodéfense du quartier musulman du Kilomètre 5 réglaient leurs comptes en marge d’un mariage. RPG, grenades et AK47 étaient de sorti. Bilan : au moins dix morts, dont deux chefs de groupes (Issa Kapi, alias 50-50, et Abdoul Danda), et de nombreux blessés. Au même moment à Sibut, un convoi de marchandises escorté par la Minusca était attaqué par des anti-balaka. La Minusca a riposté. Un soldat onusien et six civils ont été blessés.

Ces événements sont symboliques du regain d’activité et de la recomposition des groupes armés, anti-balaka comme ex-Séléka. Pour beaucoup, ces groupes profitent du vide laissé par Sangaris pour montrer leurs muscles et espérer déstabiliser un président affaibli. Lors de la récente journée ville morte organisée pour demander le départ des troupes onusiennes, des manifestants ont ainsi été payés quand d’autres étaient armés.

La saison des pluies propice aux attaques

Certains rappellent néanmoins pour nuancer la vision chaotique de la situation que cette période de l’année, marquée par la transhumance et la fin de la saison des pluies, est propice aux attaques. « Les groupes armés tentent de voler du bétail ou d’occuper les lieux de transit », explique un diplomate onusien.

Devant le président Touadéra et les députés, Jean-Yves le Drian s’est donc voulu rassurant : « L’armée française sera certes moins visible en tant que telle, mais elle restera présente, active et vigilante. » « Si la situation se dégrade, N’Djamena et Libreville ne sont pas loin », précise le ministère de la Défense.

Paris avait toutefois un autre message à faire passer, celui-ci moins consensuel. Plutôt en phase avec le discours du chef de l’État centrafricain, la France s’agace aujourd’hui du retard pris sur certains dossiers capitaux. « La présence de Sangaris était peut-être un confort pour les autorités centrafricaines. Elles doivent comprendre que l’avenir de leur sécurité est entre leurs mains », explique l’entourage du ministre. Lors de son entretien avec FAT, le Drian a appuyé sur la nécessité d’accélérer le processus de « désarmement, démobilisation, réinsertion » (DDR). »Si vous ne vous engagez pas dans le DDR, ça ne marchera pas », lui a-t-il dit.

« Il faut que le désarmement se fasse partout, que la réforme de l’armée intègre tout le monde. L’argent est sur la table [30 millions de dollars ont été alloués], le gouvernement n’a pas d’excuse », conclut un proche de le Drian.

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