Fermer

Burkina : hommage à Étienne Zongo

par

Meng-Néré Fidèle Kientega est membre du bureau politique du Mouvement du peuple pour le progrès (MPP). Il est également l'ancien chef du Département des affaires politiques de la présidence sous Thomas Sankara.

Étienne Zongo, le 6 octobre 2012. © Baudouin Mouanda pour JA

Le texte qui suit, signé par Fidèle Kientega, qui fut un des plus proches collaborateurs de Thomas Sankara sous la révolution (1983-87), est un hommage rendu à Etienne Zongo, l’ancien aide de camp du président burkinabé qui s’est éteint le 3 octobre dans son pays d’exil, le Ghana.

C’est aussi un témoignage pour l’histoire qui éclaire l’un des épisodes les plus troubles de l’ère Compaoré : l’exécution de Jean-Baptiste Boukary Lingani (également orthographié Lengani) et de Henri Zongo (aucun lien de parenté avec Étienne Zongo), accusés d’avoir tenté de renverser Blaise Compaoré.

L’histoire se déroule en septembre 1989. Lingani et Zongo sont les numéros 2 et 3 du régime post-révolutionnaire. Avec Sankara et Compaoré, ils constituaient le quatuor qui avait pris le pouvoir en 1983. Selon la version officielle, ils auraient fomenté un plan qui consistait à abattre l’avion du président lors de son retour au pays (en provenance du Japon) le 18 septembre, afin de restaurer la révolution. Gilbert Diendéré, fidèle bras droit de Compaoré, aurait eu vent du complot (Lingani lui-même lui en aurait parlé) et l’aurait déjoué in extremis.

Mais des doutes subsistent sur cet épisode. Et pour cause : jamais les deux intéressés n’ont pu se défendre. Ils ont été exécutés dans la nuit du 18 septembre, quelques heures seulement après le retour au pays de Compaoré. Dans une interview accordée à Jeune Afrique le 30 octobre 1989, Compaoré assurait qu’ils avaient été jugés (dans le plus grand secret) par un tribunal militaire et qu’ils avaient tout avoué.

Le témoignage de Kientega n’apporte pas de preuve susceptible de faire éclater la vérité sur cet épisode sanglant. Mais il soulève à nouveau la question de cette curieuse tentative de coup d’État jamais élucidée, que les sankaristes ont toujours assimilée à un complot monté par Diendéré et Compaoré pour se débarrasser de ces deux figures tutélaires de la révolution.

Rémi Carayol


Le samedi 16 septembre 1989, si mes souvenirs ne me trahissent pas, Étienne Zongo, alors en résidence surveillée chez-lui à la Patte-d’oie, un quartier de Ouagadougou, déjouant la surveillance de ses geôliers ou bénéficiant de leur complicité, est venu tôt le matin même me voir à la maison. J’habitais également à la Patte-d’oie, à quelques centaines de mètres de chez lui.

Ceux qui connaissaient Étienne Zongo le savaient d’un calme et d’une sérénité à toute épreuve. Mais ce jour-là, son visage trahissait l’angoisse et la hâte. Ignorant mon invitation à s’asseoir, il me dit en quelques mots être venu me confier une commission composée d’une enveloppe et de clés pour son épouse alors en stage à l’École internationale de Bordeaux, parce que, me dit-il, il devait impérativement quitter le Burkina le jour même.

Réticent dans un premier temps à répondre aux questions dont je l’assaillais, il finit par lâcher les explications suivantes : un haut gradé du Front populaire dont il ne m’a pas révélé le nom était venu le voir la veille, porteur d’un message du commandant Jean-Baptiste Boukary Lengani. Ce messager l’informait de la décision du commandant Lengani d’opérer un changement au sommet de l’État en vue de restaurer les idéaux de la révolution, et lui demandait son adhésion. En réponse, Étienne Zongo demanda à son visiteur de remercier le commandant Lengani pour cette marque de confiance et d’estime, mais s’excusa de ne pouvoir lui être d’aucune utilité, vu qu’il était en résidence surveillée. Étienne Zongo me confia alors qu’il flairait le traquenard à plein nez, surtout que le visiteur lui avait précisé que le coup se préparait sous la coordination de Gilbert Diendéré.

Ce jour-là, il me dit qu’il n’avait donc d’autre choix que de quitter le pays avant la mise en exécution du coup car il se savait dans le collimateur de Blaise Compaoré. C’était en effet l’occasion rêvée cette fois-ci de le faire passer ad patres. Et, me dit-il encore, si par extraordinaire le coup devait réussir, sa situation serait tout aussi fragile avec les nouveaux maîtres du pays, puisqu’il avait refusé leur offre de collaboration.

Sortant de chez-moi, il prit directement la route de l’exil, déguisé en paysan et voyageant sur une motocyclette jusqu’à la frontière du Ghana. Je ne fus donc pas surpris d’entendre le lendemain sur les antennes de la télévision nationale qu’un coup d’État venait d’être déjoué – un coup d’État qui devait connaître son exécution au retour du président Blaise Compaoré d’un long voyage en Asie. On nous expliqua que son avion devait être bombardé au moment de son atterrissage. On nous fit écouter les aveux pitoyables et à peine audibles du commandant Lengani. Ce n’était visiblement plus un homme, mais une chose réduite, abrutie et anéantie par l’humiliation et les effroyables tortures qu’il avait dû subir. Pour achever de nous convaincre de sa « traîtrise », on nous fit voir un bout de papier avec quelques lignes griffonnées de la main du commandant Lengani : c’était le plan d’exécution de son coup d’État…

Étienne et moi, nous nous reverrons bien des années plus tard à Paris. Puis nous nous sommes revus une deuxième fois à Accra au Ghana. Lors de ces rencontres, nous avons longuement évoqué la révolution. Et nous avons réaffirmé notre conviction qu’un jour, l’ère Compaoré connaîtrait elle aussi inéluctablement sa fin, quels que soient ses réseaux et ses soutiens, sa puissance, ses alliances mystiques, ses ruses, ses entourloupes, ses faux-fuyants…

Il y a un peu plus d’un an, nous nous sommes revus, à Ouagadougou cette fois, lors de son premier retour au pays après la fuite du tyran – c’était le 13 ou le 14 septembre 2015. Nous avions une fois de plus longuement échangé et il était convenu que nous poursuivrions notre discussion le lendemain. Surtout, nous avions décidé d’écrire ensemble un témoignage sur ces quatre années de combat et de ferveur révolutionnaire auprès du président Thomas Sankara. Mais une fois de plus, nos destins étaient séparés par un coup d’Etat : celui du Général Diendéré. Je revivais l’épisode de septembre 1989 : les mêmes interrogations, les mêmes inquiétudes, car mes appels ne passaient plus, jusqu’à ce qu’Étienne me rappelle pour m’informer qu’il était sain et sauf, mais qu’il avait dû reprendre le chemin de l’exil.

Tout récemment, Étienne était de passage à Ouaga. Il m’a passé un coup de fil le 20 septembre afin que nous nous revoyions. Mais hélas, nos emplois du temps ne nous l’ont pas permis. J’étais en route pour mon village au Passoré, et je n’en suis revenu qu’après son départ à Accra le 26 septembre.

C’est là, dans ce pays qui t’a accueilli depuis ton exil en 1989, que le parcours a pris fin pour toi. C’est là que la mort, cet ennemi sordide et déloyal de l’homme, pour paraphraser Mario Puzo, est rentré chez-toi nuitamment, par effraction, pour te soustraire de notre affection, à seulement quelques jours du 29e anniversaire de l’assassinat de celui dont tu étais devenu l’ombre pendant les quatre années de révolution. Repose en paix, Étienne !

Déjà 150 000 inscrits


Chaque jour, recevez par mail les actus Jeune Afrique à ne pas manquer


Curieux ? Voici un aperçu des newsletters ici