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La France risque de rater la grande transformation africaine

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Joël Ruet est économiste au CNRS et préside le collectif The Bridge Tank, il a conseillé les gouvernements de l’Inde et du Sénégal.

Des voitures devant le siège de la compagnie pétrolière nationale du Nigeria, à Abuja le 26 mai 2015. © Sunday Alamba/AP/SIPA

Faut-il lire dans les petits déplacements d’équilibre diplomatiques les mouvements tectoniques ? Que signifie le lancement du Transition report 2016 de l’Union Africaine (UA), le 21 septembre à New York, en marge de l’Assemblée Générale des Nations-Unies ? Affaire interne à l’UA − comme voudrait le suggérer le fait qu’aucun diplomate français de haut rang n’y était −, ou mouvement de fond assorti d’un risque de perception par l’UA d’un désintérêt de la France (d’autres diplomates européens y étaient) sur la grande transformation du Continent ?

La transition, façon ONU et UA, c’est en effet assez technique de prime abord : il s’agit du passage des objectifs du millénaire aux objectifs du développement durable et à l’agenda 2063. Politiquement, tout réside dans ce « et ». L’agenda 2063 c’est le plan ambitieux développé in-house par l’Union Africaine pour la grande transformation économique, énergétique, agricole, de l’industrie et des services etc. développée par l’organisation, et poussée par les champions continentaux de la souveraineté économique.

Du point de vue de l’UA, le partenaire est l’Union européenne, pas Paris.

Sur les aides, Paris ne convainc pas

Revue de détail, avec la commission de l’Union Africaine (CUA) pour la diversification économique. Objectif : ne plus dépendre des rentes (que celles-ci soient pétrolières ou minières, qu’il s’agisse de rentes d’accès à l’aide – toujours sous conditions – occidentale, ou de rentes d’accès au plan « infrastructures contre ressources » chinois, dont l’effet sur place est plus visuel mais tout autant… conditionnel).

Coté aide, Paris tente de moderniser mais ne convainc pas ses partenaires, ni sur les modalités ni surtout les moyens : l’Inde a annoncé 10 milliards en novembre 2015, la Chine 60 milliards en décembre et le Japon vient d’annoncer 30 milliards, fin août 2016 ; le tout en dollars et immédiatement. Par contraste, en 2015 l’Élysée communiquait sur une annonce de 100 milliards… de Francs CFA, soit 150 millions d’euros, pour lutter contre les crises énergétiques.

Même si l’Afrique regarde avec précaution l’assistance chinoise, même si, en off, l’attitude du maître de New Delhi lors d’un sommet Inde-Afrique à sa gloire a irrité en 2015, on imagine tout de même la réception des messages français au Sud du Sahara… Ses diplomates sont clairs : du point de vue de l’UA, leur partenaire est l’UE, pas Paris.

Une alliance avec la Chine en Afrique

Côté infrastructures, Paris est en train de s’associer à la Chine sur le continent, pari ambitieux, mais trop lent et avec de trop faibles moyens au goût cette dernière. « Deux ans de retard et une ambition 10 fois moindre », confient en off des diplomates de l’empire du Milieu. La Chine, rien qu’au Maroc, a mis en place cette année un fonds bilatéral d’industrialisation d’un milliard de dollars.

Côté « pays réels » surtout, une partie de l’Afrique avance. Avec des leaders de poids en Afrique de l’Est; comme le Rwanda, qui tire dans son sillage le Kenya et la Tanzanie, et peut-être demain la Zambie et le Mozambique. Leur homologue anglophone d’Afrique de l’Ouest, le Ghana, leur emboîte le pas. Des pays plutôt en dehors de la zone de confort française.

Enfin, la nouvelle frontière de cette troisième voie de l’Union Africaine se joue au Nigéria, pays franchement loin de Paris. Avec ses 180 millions d’habitants, second PIB du continent suite à l’alternance démocratique que le pays a connu en 2015, le gouvernement a pris la mesure du choc pétrolier et a implémenté par son budget 2016 « à 180 degrés » la diversification. Il a triplé les investissements en capital par rapport à 2015. À cette diversification s’ajoute une dotation équivalente sur l’ensemble des budgets de l’investissement social, de l’éducation, de la santé, plus la jeunesse et les sports.

Ce programme est ambitieux, mais l’endettement est peu élevé, à 20% du PIB. Le pays a réussi l’indépendance cimentière, acquise en quelques années, et réalise des investissements dans ce secteur en Afrique francophone.Des groupes industriels panafricains d’origine nigériane se constituent.

Paris doit apporter des éléments concrets aux questions que les Afriques se posent.

L’agenda français en question

Des sujets sur lesquels la diplomatie économique française manque historiquement de profondeur. Le contraste est saisissant avec l’agenda officiel français, certes en année électorale, et dont le point d’orgue sera le Sommet Afrique-France qui doit se tenir le 14 janvier 2017 au Mali. Pas moins de 35 chefs d’État et de gouvernement sont attendus à Bamako, pour témoigner du fait que Paris a une vision de l’Afrique.

Sommet de la politique et pas de l’économique ? Ce serait une erreur alors que ce même mois de janvier se tiendra aussi le Sommet de l’UA pour élire le prochain président de sa Commission (CUA). Derrière les hommes et les femmes, ce qui se joue est précisément une lutte d’influence intra-africaine sur le modèle économique, et celle-ci sera à son point culminant à Bamako.

Au risque d’être loin des yeux de l’Afrique laboratoire, il faut que Paris travaille d’urgence avec ses partenaires afin d’apporter des éléments concrets aux questions que les Afriques se posent vraiment − présidentielle de 2017 ou pas −. Car l’Afrique, « notre avenir » disait Hollande, cette Afrique-là avance, et sans doute s’éloigne.

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