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L’Égypte et l’Arabie saoudite, une alliance qui bat de l’aile

Par Jeune Afrique avec AFP

Le président égyptien Abdel Fattah al Sissi à la tribune de l'ONU, le 20 septembre 2016 à New York. © Thimothy A. Clary / AFP

Ces deux États pivots du Moyen-Orient, alliés stratégiques, tiennent des positions radicalement opposées sur les dossiers les plus brûlants du moment, notamment sur la Syrie. Jusqu'à créer un climat de tension entre les diplomates du Caire et de Ryad.

Ce sont des signes qui ne trompent pas. Depuis plusieurs semaines, l’Égypte et l’Arabie saoudite, traditionnels alliés dans le jeu politique moyen-oriental, affichent leurs divergences au risque de voir l’axe entre Le Caire et Ryad exploser. La dernière en date remonte à samedi, lors d’un vote à l’ONU sur une résolution russe au sujet de la Syrie.

L’Arabie saoudite, farouchement opposée à la proposition du Kremlin, a voté contre, ce qui n’a pas empêché l’Égypte de voter pour. Un mois plus tôt, Ryad avait surpris tout le monde en suspendant sa livraison de produits pétroliers au Caire. Ce qui revient à l’asphyxier.

La manne pétrolière comme moyen de pression

Pour l’économiste égyptien Ibrahim al-Ghitani, la décision du géant pétrolier Aramco de suspendre la livraison à l’Egypte de 700.000 tonnes de produits pétroliers est indéniablement motivée par des « questions politiques ». L’annonce, qui officiellement concerne le mois d’octobre seulement, n’est pas sans conséquence pour le plus peuplé des pays arabes : Le Caire importe chaque mois 1,75 million de tonnes de produits pétroliers, dont 40% depuis l’Arabie saoudite.

En avril, Ryad avait passé un accord de plus de 20 milliards de dollars avec l’Egypte pour la fourniture, sur cinq ans, de 700 000 tonnes de produits pétroliers par mois. « Je ne pense pas qu’il y ait de problème technique avec la compagnie saoudienne. On n’a jamais entendu parler d’une telle suspension avec n’importe quel autre pays », s’étonne Ibrahim al-Ghitani.

Des éléments suffisants pour que le commentateur politique égyptien Abdallah al-Sinawi affirme : « On parle toujours d’alliance stratégique entre Le Caire et Ryad. Ce n’est pas la réalité. » Pourtant, Ryad avait apporté un soutien sans faille au président égyptien Abdel Fattah al-Sissi lorsqu’il avait destitué l’islamiste Mohamed Morsi en 2013, offrant au Caire plusieurs milliards de dollars d’aide.

Le conflit syrien cristallise les tensions 

Mais depuis, les deux capitales ne partagent pas la même analyse sur la stratégie pour mettre fin aux conflits en Syrie et au Yémen. « Une alliance stratégique, ça signifie une entente en ce qui concerne les dossiers régionaux. Ce n’est pas le cas pour la Syrie et le Yémen », souligne Abdallah al-Sinawi.

Ryad finance des opposants en guerre contre le régime syrien de Bachar al-Assad, épaulé par l’Iran, tandis qu’au Yémen, elle est engagée militairement contre des rebelles chiites Houthis, également soutenus par Téhéran. Or, « Le Caire ne voit pas la menace posée par les Iraniens », selon le journaliste et analyste saoudien Jamal Khashoggi.

Par respect pour l’alliance entre les deux pays, « l’Arabie saoudite a toléré la position égyptienne encore et encore, mais le vote de samedi à l’ONU a été la goute d’eau qui a fait déborder le vase », poursuit Jamal Kashoggi.

« L’Arabie saoudite a une position tranchée en ce qui concerne le départ de Bachar al-Assad, et y voit la solution à la crise. Tandis que l’Egypte est pour une solution politique, qui inclut Bachar al-Assad », confirme Al-Sayyed Amin Chalabi, directeur du conseil égyptien pour les affaires étrangères, un cercle de réflexion indépendant.

Le jeu trouble de l’Égypte sur le Yémen

Sur le dossier du Yémen, le jeu entre les deux gouvernements est encore plus fin. L’armée égyptienne participe officiellement depuis 2015 à la coalition lancée par l’Arabie saoudite pour lutter contre les Houthis, et s’est même engagée à mettre des troupes à disposition pour une intervention au sol si nécessaire. Mais les commentateurs estiment qu’en coulisse, l’Egypte est réticente à s’engager activement.

« L’Égyte évite de s’impliquer, en raison de son expérience difficile dans les années soixante », rappelle Abdallah al-Sinawi, en référence à l’intervention militaire au Yémen ordonnée par Gamal Abdel Nasser et considérée comme un « Vietnam égyptien ». 

Malgré ces dissonances, l’Arabie saoudite n’abandonne pas pour autant son allié égyptien, confronté à une profonde crise économique depuis la révolte ayant chassé en 2011 Hosni Moubarak du pouvoir. « Le royaume s’inquiète de la mauvaise situation économique en Egypte », qui est susceptible de déclencher « une nouvelle crise », estime M. Khashoggi. Ryad ne « veut pas ajouter davantage de pression sur le gouvernement égyptien », conclut-il.

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