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Pourquoi la foire 1:54 est plus qu’une simple foire d’art contemporain africain

Une série de 40 statues d'inspiration africaine créées par l'artiste Zak Ové a été installée dans la cour de la Somerset House. © Victor Raison

La quatrième édition de la foire d'art africain contemporain s'est tenue à Londres du 6 au 9 octobre. Compte-rendu d'un événement annuel qui, loin d'être uniquement commercial, donne à la capitale britannique les couleurs de l'Afrique.

Pour sa quatrième édition à Londres (Royaume-Uni), la foire d’art contemporain africain 1:54 a attiré cette année quelque 18 000 visiteurs entre les murs de la Somerset House où ils ont pu contempler les œuvres de 130 artistes du continent et de la diaspora, représentés par 40 galeries.

Quatre éditions londoniennes, deux éditions new-yorkaises, la foire créée par la jeune Marocaine Touria El Glaoui a atteint l’âge de la majorité, bousculant d’inamovibles frontières et apportant un supplément de sens à ce qui pourrait n’être qu’une rencontre commerciale de plus entre riches collectionneurs d’art et marchands.

Abattre des murs

Entre Afrique anglophone et Afrique francophone, entre Afrique du Nord et Afrique subsaharienne, les échanges ne sont pas toujours faciles – et ce même dans le monde des arts plastiques. Ainsi faut-il se réjouir que l’équipe d’1:54 ait à cœur d’abattre les murs en réunissant des galeries issues des quatre coins du continent.

Cette année, l’Afrique du Nord était ainsi bien mieux représentée que précédemment avec la galerie Selma Feriani (Tunisie), la Mashrabia Gallery of Contemporary Art (Égypte), l’Atelier 21, GVCC et la VOICE Gallery du Maroc ou encore la Galerie Agorgi (Tunis). On pouvait aussi noter la dynamique présence de la Gallery 1957 d’Accra et, venue de l’autre bout du continent, d’Addis Fine Art. Mais des initiatives culturelles sans but lucratif affiché étaient aussi présentes, comme le festival Addis Foto Fest créé par l’artiste éthiopienne Aida Muluneh, ou comme le centre d’art et d’agriculture camerounais Bandjoun Station. Son fondateur, le plasticien Barthélémy Toguo, était en effet là pour en expliquer les activités tout en vendant du café produit sur place par ses soins…

Construire des passerelles

Si après quatre ans d’existence, 1:54 remporte aujourd’hui l’adhésion de l’ensemble des acteurs du marché de l’art contemporain dit « africain » et n’est plus considérée comme un ghetto, c’est bien grâce à l’ensemble des projets non-commerciaux qu’elle organise ou parvient à susciter durant le mois d’octobre, à Londres. Le Forum de discussion pensé par la commissaire d’exposition Koyo Kouoh, le « lounge » dessiné par les créateurs Ifeanyi Ongawu et Phoebe Boswell, la librairie occupée par Revue noire entraient ainsi dans le cadre habituel de cette ouverture.

Plus surprenante, et très réjouissante, était l’implication même de la Somerset House qui abrite chaque année 1:54. Celle-ci s’est en effet mise à l’heure africaine en accueillant, jusqu’au 15 janvier, la première grande exposition britannique consacrée au photographe malien Malick Sidibé, décédé le 14 avril 2016 (Malick Sidibé : the Eye of Modern Mali).

Donner du sens

Mieux encore, l’artiste Zak Ové, qui travaille entre Londres et Trinidad, a pu installer dans la cour de la Somerset House une série de 40 statues d’inspiration africaine intitulée Black and Blue : the Invisible Man and the Masque of Blackness, rappelant à la fois les soldats de terre cuite du Mausolée de l’empereur Qin et certaines statues de l’île de Pâques… Mais à y regarder de plus près, cette pièce acquise par le gestionnaire de patrimoine Floreat, sponsor d’1:54, pour 300 000 livres sterling, raconte en réalité une histoire toute britannique. Elle fait en effet référence, entre autres, au masque du 6 janvier 1605 intitulé The Masque of Blackness. Ce spectacle de cour mêlant tous les arts scéniques avait été écrit à la demande d’Anne de Danemark, reine consort, épouse de Jacques 1er, par le dramaturge Ben Jonson. Certains acteurs, dont la Reine elle-même, y étaient grimés de noir, façon « blackface » et la pièce avait pour thème une évolution esthétique bien précise du monde occidental à la fin du XVIème siècle : alors qu’autrefois les peaux sombres étaient valorisées, c’était désormais au tour des peaux pâles d’être « à la mode »…

Pièce polysémique, politique et historique aux résonances profondes, l’oeuvre de Zak Ové donnait ainsi le ton d’une foire qui ne se contente pas d’être une foire – et entend bien imposer une vision moderne et juste de l’Afrique.

Nicolas Michel, envoyé spécial à Londres

Déjà 150 000 inscrits


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