Fermer

République centrafricaine : attention, danger !

par

Didier Niewiadowski est universitaire et ancien conseiller de coopération et d’action culturelle à l’ambassade de France à Bangui (Centrafrique) et à celle de Praia (Cap-Vert).

Des casques bleus de la mission de l'ONU en Centrafrique en patrouille dans les rues de la capitale Bangui, le 12 février 2016. © Jerome Delay/AP/SIPA

Depuis quelques semaines, l’ancien Oubangui-Chari est de nouveau le théâtre de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Ce regain de violences doit alerter, à plus d’un titre.

L’espoir suscité par le retour à l’ordre constitutionnel et par l’élection de Faustin-Archange Touadéra est de moins en moins partagé par les Centrafricains, surtout par les centaines de milliers de réfugiés et de déplacés et par la moitié de la population qui souffre de l’insécurité alimentaire, comme le rappelle le dernier bulletin du Bureau de coordination des affaires humanitaires de l’ONU (OCHA).

La fin de l’état de grâce

En dépit des discours convenus, l’état d’alerte a été décrété par la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation en Centrafrique (MINUSCA). Des mesures préventives de protection viennent d’être ordonnées en vue d’une éventuelle dégradation de la situation, surtout à Bangui. Le retour de Jean-Francis Bozizé avec le risque de remobilisation des anti-balaka, la reconstitution des forces armées, jadis cataloguées Seleka, et le départ de Sangaris, programmé fin octobre, ne sont probablement pas étrangers à cette inquiétude.

De toutes parts du territoire, les mauvaises nouvelles s’accumulent, alors que les autorités de Bangui apparaissent impuissantes et s’en remettent au processus de Désarmement Démobilisation Réinsertion et Rapatriement (DDRR) pour stopper cette spirale mortifère. Certes, les Centrafricains ne sont pas insensibles aux efforts diplomatiques du Président Touadéra, multipliant les missions à l’étranger pour la bonne cause, mais ils souhaitent, avant tout, une meilleure prise en compte de leurs problèmes quotidiens qui ne cessent de s’accroître.

De même, ils attendent avec impatience l’arrêt de la patrimonialisation du pouvoir, la mise en place d’une chaîne pénale adaptée à la situation, la reconquête administrative de l’arrière-pays, le respect des règles élémentaires de la comptabilité publique et la fin de l’impunité qui devient insupportable pour la population. Les retards pris dans ces domaines cruciaux ne peuvent être imputés à la seule absence de financements extérieurs.

La consolidation des féodalités à l’est

Une grande partie de l’est du pays reste sous le contrôle des seigneurs de la guerre, issus de l’ex-Seleka. L’insaisissable Nourredine Adam et ses vassaux règnent en maître sur le nord-est, frontalier du Tchad et du Darfour. Les enclaves minières du centre sont contrôlées par des « généraux » autoproclamés, pour la plupart d’origine peule et apatride. Ces hors-la-loi imposent leur violence en toute impunité, comme c’est toujours le cas des éléments de l’Armée de Résistance du Seigneur (LRA) de l’Ougandais Joseph Kony, snobant les experts américains, opportunément installés dans la région stratégique du Haut-Mbomou.

Les dernières destructions de centaines de maisons et les meurtres de dizaines d’innocents, notamment à Bambari, Bria, Dékoua, Kaga Bandoro et dernièrement à Kouango ont été perpétrés, alors que les 12 000 Casques bleus de la MINUSCA sont normalement chargés de la protection des populations. En réalité, faute de soutiens suffisants de la part de ses partenaires, l’État centrafricain  perd, peu à peu, le contrôle de cette partie orientale qui se tourne ostensiblement vers le Darfour, le Kordofan et le Bahr el Ghazal et in fine vers les pays du Golfe.

Un nouveau danger pour le Cameroun

Déjà fragilisé par Boko Haram dans l’Extrême-Nord, le Cameroun doit désormais faire face aux capillarités de la crise centrafricaine.

Les préfectures de l’Ouham, de l’Ouham-Pendé, de la Nana-Mambéré et de  la Haute-Sangha vivent dans l’insécurité permanente. Dans ces confins du Tchad et du Cameroun, les pistes et les villages sont sous la coupe de bandes armées. Les questions de l’eau et des pâturages sont souvent au centre de cette insécurité. Il ne faut pas y voir un pseudo conflit entre chrétiens et musulmans. Avec la désertification accélérée du Sahel, de nombreux peuls sont contraints de transhumer, avec leurs troupeaux, en Centrafrique. Ils empruntent de nouveaux parcours, souvent situés en zone agricole. Ces incursions provoquent inévitablement des conflits entre ces éleveurs allogènes et les cultivateurs autochtones. Des groupements armés s’organisent, ici et là, pour défendre les intérêts des uns et des autres. Avant 2013, le « général » Baba Laddé, peul d’origine tchado-nigérienne, avait fédéré les représailles des éleveurs. Aujourd’hui c’est le « général », d’origine camerounaise, Sidiki qui a pris le relais.

Depuis juillet 2016, le « général » Sidiki, à la tête d’une centaine d’hommes du  mouvement Retour Réclamation et Réhabilitation (RRR), multiplient les exactions sur les populations sédentaires de l’Ouham-Pende et notamment autour des localités de Dankouri, Koui et de Bocaranga. Les répliques des groupes armés, issus des anciens mouvements rebelles comme le Front démocratique du peuple centrafricain (FDPC) de Martin Kounta Madji, plus connu sous le nom d’Abdoulaye Miskine, l’Armée populaire pour la restauration de la démocratie (APRD) de Jean-Jacques Demafouth, et le mouvement Révolution et Justice d’Armel Sayo, renforcent le climat de violence extrême, dénoncé par les ONG humanitaires internationales.

Des rebelles camerounais, hostiles au régime de Paul Biya, ont également constitué des sanctuaires dans ce nord-ouest du pays. Certains de ces mouvements ont des connexions avec d’ex Seleka et même avec la secte Boko Haram, dont le fief nigérian est à moins de 600 km. On peut notamment citer le Mouvement patriotique pour le salut du Cameroun (MPSC), d’Aboubakar Sidiki, regroupant des irrédentistes de l’Extrême-Nord camerounais.

Plus que jamais, la République centrafricaine est à la croisée des chemins. La voie du relèvement de l’État et d’un retour progressif à un vouloir-vivre collectif passe par la mobilisation de la communauté des bailleurs, espérée lors de la Table ronde de Bruxelles du 17 novembre prochain. Une plus grande implication de la MINUSCA dans le maintien de l’ordre public est aussi attendue, avec une priorité donnée au contrôle de l’exploitation des sites miniers et à l’accompagnement dissuasif des parcours de transhumance. Ces interventions seront vaines si l’action gouvernementale reste autant timorée et superficielle. Un sursaut du pouvoir exécutif est souhaitable afin de mettre fin aux maux chroniques de la gouvernance centrafricaine, faute de quoi, « la rupture avec le passé » restera un slogan, décrédibilisant dangereusement ceux qui l’ont lancé.

Déjà 150 000 inscrits


Chaque jour, recevez par mail les actus Jeune Afrique à ne pas manquer


Curieux ? Voici un aperçu des newsletters ici