Pour vous, l’Africain de l’année 2014, c’est le peuple burkinabè

Le 31 octobre, à Ouagadougou, les manifestants laissent éclater leur joie. © Issouf Sanogo/AFP

Suite à notre sondage sur l'Africain de l'année, vous avez plébiscité les "hommes intègres", tombeurs de Blaise Compaoré. Signe que l'aspiration à plus de démocratie traverse l'ensemble du continent.

Des milliers d’hommes et de femmes, des jeunes surtout, qui, sur une "place de la Révolution" tout juste rebaptisée, hurlent leur soif de liberté, le poing droit levé au ciel, chantent l’hymne de leur pays écrit par leur défunt guide, Thomas Sankara, et finissent par verser des larmes de joie – celles de la victoire. C’est, pour une majorité des visiteurs de jeuneafrique.com, l’image de "l’Africain de l’année 2014".

Pour eux – pour vous -, le héros des douze mois écoulés n’est ni un homme ni une femme. Il ne s’agit d’ailleurs pas "d’un" Africain, mais d’un peu plus de 17 millions d’entre eux : le peuple burkinabè, tombeur, le 31 octobre, de Blaise Compaoré.

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Un certain nombre de considérations peuvent expliquer ce résultat : l’identité des votants ou tout simplement la conjoncture (l’insurrection burkinabè venait tout juste d’avoir lieu lorsque nous avons réalisé ce sondage). Il ne s’agit certes pas d’une enquête d’opinion à valeur scientifique, mais on peut en tirer quelques enseignements et estimer notamment que ce vote reflète l’aspiration à plus de démocratie (ou à une meilleure démocratie), un sentiment qui traverse l’ensemble du continent. L’enthousiasme observé un peu partout en Afrique à l’annonce de la chute de Compaoré va dans ce sens.

Le "pays type" africain

Cette aspiration, symbolisée par l’éclosion dans plusieurs pays de mouvements citoyens spontanés (Y’en a marre au Sénégal, le Balai citoyen au Burkina), est illustrée par les sondages menés dans 35 États par l’Afrobaromètre depuis plusieurs années. Selon les enquêtes d’opinion réalisées dans le cadre de ce projet de recherche, sept Africains sur dix préfèrent la démocratie à tout autre régime. Et la proportion de ceux que les sondeurs appellent des "démocrates très engagés" (qui rejettent toute autre forme de gouvernance) augmente sans cesse depuis dix ans.

Le Burkina ne fait pas exception à la règle. Il est d’ailleurs troublant, à la lecture des différentes enquêtes de l’Afrobaromètre, de constater que sur bien des questions ce pays se situe "au milieu". Comme s’il était le "pays type" africain : ni un parangon de démocratie, ni une redoutable autocratie. Selon une étude de 2012, 72 % des Burkinabè soutiennent la démocratie, soit, à un point près, la moyenne obtenue dans les 35 pays sondés (71 %). Cela représente un bond de 14 points par rapport à l’étude précédente, réalisée en 2008. Les Burkinabè étaient, il y a deux ans, 50 % à se dire satisfaits de leur système démocratique, soit, encore une fois, le même score que la moyenne obtenue dans les 35 pays.

Dans sa structure économique et sociale, le visage du Burkina correspond au portrait-robot de bien des pays africains : une population jeune (l’âge médian est de 17 ans) ; un taux d’alphabétisation insuffisant (moins de 40 %) ; un taux de scolarisation médiocre, notamment dans le secondaire (26 %) ; un nombre de personnes "connectées" encore faible (3,7 % des Burkinabè surfent sur le web) ; une majorité de paysans ; une croissance forte (autour de 7 % depuis plusieurs années) mais des inégalités de plus en plus criantes…

Il faut donc chercher les ferments de l’insurrection ailleurs que dans les statistiques. Il faut sonder l’âme et l’histoire de ce peuple, tout en considérant la nature du régime Compaoré ("une démocratie light", écrivions-nous il y a quelques années), pour comprendre pourquoi il s’est opposé dans la rue à ce que d’autres Africains ont accepté au Gabon, au Tchad, au Cameroun ou en Algérie, et cautionneront peut-être à l’avenir (au Congo ? en RD Congo ? au Rwanda ?).

Des contre-pouvoirs qui constituent le socle de sa stabilité

Il y a bien sûr l’usure du temps pour Compaoré, vingt-sept ans au pouvoir. Son isolement. Une totale liberté d’expression couplée à un verrouillage subtil du système politique, économique et judiciaire. Il y a l’opposition, unie et surtout renforcée ces dernières années par des transfuges du pouvoir qui savaient comment le contrer – et en avaient les moyens financiers. Mais il y a aussi des facteurs plus profonds.

Depuis l’indépendance, la Haute-Volta, rebaptisée Burkina Faso (le "pays des hommes intègres"), a toujours bénéficié de contre-pouvoirs qui constituent le socle de sa stabilité : des syndicats forts, des Églises indépendantes, une chefferie puissante… En 1966, à l’issue d’une grève générale, ces trois "institutions" avaient obtenu la tête du premier président du pays, Maurice Yaméogo. Depuis, ni la révolution sankariste ni les différents régimes militaires n’ont réussi à les étouffer.

Ce ne sont pourtant pas ces contre-pouvoirs qui ont fait tomber Compaoré – même s’ils y ont participé de manière indirecte -, mais bien la jeunesse (aidée, il est vrai, par l’armée et les partis). Celle-ci fait preuve depuis longtemps d’une conscience politique extrêmement poussée qui étonne les étrangers de passage. Est-ce dû à la tradition syndicale, à l’aventure révolutionnaire de 1983-1987 (une expérience unique) ? "La figure tutélaire de Sankara joue un rôle très fort dans la formation politique des jeunes, nous expliquait il y a quelque temps un intellectuel jadis proche du capitaine. Ils ont devant eux la preuve que les Africains peuvent inventer leur propre modèle. Cela les encourage à lire, débattre et agir."

"Les Burkinabè ne sont pas des moutons, nous assurait de son côté un acteur de la société civile aujourd’hui membre du gouvernement de transition. Ils peuvent paraître passifs, mais quand ils estiment qu’une chose n’est pas acceptable, ils se lèvent comme un seul homme." Ce fut le cas en 1999 après l’assassinat de Norbert Zongo (dans quel pays la mort d’un journaliste a-t-elle provoqué un tel séisme, ces dernières années ?). Ce fut encore le cas les 30 et 31 octobre 2014 face à un président qui avait fini par se croire irremplaçable.

Sondage réalisé du 26 novembre au 15 décembre.

Après le peuple burkinabè, les internautes (3 529 participants) ont voté pour :

o le personnel soignant confronté à Ebola

o le docteur Denis Mukwege, en RD Congo

o l’archevêque Dieudonné Nzapalainga et l’imam Omar Kobine Layama, en Centrafrique

o les lycéennes de Chibok, au Nigeria

>> Retrouvez tous les résultats du sondage