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Houria Bouteldja : « Pour nous la question raciale est sociale »

Houria Bouteldja, cofondatrice et militante du Parti des indigènes de la République. © Facebook/Houria Bouteldja

En dix ans, les idées de la cofondatrice du Parti des indigènes de la République, qui milite en France pour dénoncer le sort réservé aux descendants de l'immigration coloniale, ont fait du chemin.

Sorti en mars dernier, le dernier essai d’Houria Bouteldja, Les Blancs, les Juifs et nous, a déchaîné les passions dans la presse française. La militante a été une nouvelle fois accusée d’antisémitisme, d’homophobie et de racisme antiblanc. Houria Bouteldja s’en défend et préfère, elle, examiner l’impérialisme blanc colonial toujours à l’oeuvre dans la structuration du monde contemporain. Contre Sartre, elle convoque Genet, Baldwin ou encore Fanon, et appelle à la construction d’un « amour révolutionnaire », moteur de l’antiracisme politique.

Les Blancs, les Juifs et nous va être prochainement publié aux États-Unis chez Semiotext(e), la maison d’édition new-yorkaise de Assata Shakur et Mumia Abu Jamal, mais qui a publié dans le passé des penseurs français tels que Gilles Deleuze, Félix Guattari, Jean Baudrillard, Paul Virilio ou encore Michel Foucault. Pour Jeune Afrique, Houria Bouteldja revient sur dix années de militantisme et sur les questions qui fâchent la société française.

Jeune Afrique : Comment êtes vous entrée en politique ?

Houria Bouteldja : Je suis entrée en politique en 2003 pour dénoncer la loi portant sur l’interdiction du voile à l’école. Mais elle a été votée. Ensuite en janvier 2005 avec un petit groupe on a lancé l’Appel des indigènes de la République pour dénoncer le sort des populations issue de l’immigration coloniale. Et le parti est issu de cette appel-là, il y a 11 ans maintenant.

Comment a-t-il été perçus à ses débuts ?

On a toujours été mal perçus. L’appel a beaucoup divisé la gauche.Tout le monde s’et dressé contre nous. L’hebdomadaire Marianne fait des unes contre l’appel. Mais nous avons quand même reçu des soutiens avec la signature de nombreux indigènes, de personnalités venant du bureau politique du Parti communiste, des Verts, de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR).

Depuis, les choses ont tellement évolué dans le débat public sur la question postcoloniale que la plupart des militants de gauche auraient honte aujourd’hui de ne pas signer cet appel. Il y a toujours eu une opinion extrêmement islamophobe, réactionnaire, ultra républicaine et laïcarde, autant au niveau des micro résistances il y a des choses qui s’organisent, une pensée qui se développe, se construit et gagne du terrain. Avec le PIR nous avons été les précurseurs de ces mouvements.

Un nouveau drame lié aux violences policières est survenu avec la mort d’Adama Traoré, lors de son arrestation par les gendarmes pour un contrôle d’identité à Beaumont-sur-Oise. Quel est votre sentiment sur cette affaire ?

À ce jour, les circonstances de la mort d’Adama Traoré n’ont pas encore été éclaircies puisque les témoignages des gendarmes se contredisent. Pire, aucun d’entre eux ne fait l’objet de poursuites. Les atermoiement des autorités judiciaires tout comme celles de la gendarmerie témoignent de ce que subissent les familles de victimes de violences et de crimes policiers depuis plusieurs décennies.

La plupart du temps, les auteurs sont innocentés et les affaires classées sans suite. Le parallèle avec les États-Unis est flagrant ce qui explique les rapprochements récents entre les collectifs contre les violences en France et le mouvement Black Lives Matter. Il est dommage que le mouvement social dans son ensemble ne soit pas suffisamment conscient du désespoir des familles et du sentiment d’abandon d’une partie du peuple, celui qui n’est pas réputé d’ascendance gauloise. Cette impunité ne peut plus durer.

Votre dernier essai, Les Blancs, les Juifs et nous, a déclenché une avalanche de critiques. Comment expliquez-vous ces réactions ?

Les journalistes n’ont pas eu besoin de le lire, ils avaient surtout besoin de formuler une opinion qui adhère à l’hostilité contre nous. Il y a une paresse intellectuelle incroyable.

Comment expliquez-vous cette incompréhension de la gauche ?

Ils font partie de ceux qui pensent que en dehors de la lutte des classes il n’y a rien qui vaille le coup. Ils sont fiers d’eux-mêmes. Et, pour reprendre le vocabulaire sociologique, ils pensent qu’il ne peuvent pas être objectivés, a fortiori par la question blanche.

Quel est le socle de votre réflexion politique ?

Nous ne sommes pas des universitaires, nous sommes des militants. Nous sommes face à une situation d’inégalité sociale sans précédent. Il y a une sous citoyenneté des indigènes de la République, des sujets postcoloniaux, qui sont victimes d’un racisme structurel. Ce qui nous inspire c’est cela.

Mais nous sommes aussi des militants qui avons une culture politique héritée des luttes qui nous ont précédées. Celles contre le colonialisme et l’esclavage, les luttes de l’immigration en France, les mouvements ouvriers ou encore les luttes contre les inégalités. Et évidemment nous sommes inspirés par ceux qui ont accompagné ces mouvements avec leur pensée comme Fanon, Césaire, Malcom X, Baldwin…

En subordonnant votre lecture du social à la question raciale, ne risquez vous pas d’occulter la complexité du réel ?

La question raciale est la question occultée, et nous l’investissons. Dire que nous n’abordons pas la question sociale, c’est ridicule. Pour nous la question raciale est sociale. Ceux qui meurent des violences policières, ce sont des enfants de prolo. Les filles qui sont exclues de l’école parce qu’elles portent le voile, ce sont des filles de prolo.

À gauche, ils voudraient qu’on utilise leurs mots , « lutte des classes », « capitalisme ». Mais quand on lutte contre les discriminations raciales, cela veut dire qu’on lutte contre le chômage, la pauvreté, les violences policières. On ne milite pas pour les femmes saoudiennes qui viennent faire leurs courses sur les Champs Elysées !

On vous a également reproché votre discours sur les luttes LGBT. Notamment d’avoir présenté l’homosexualité comme une pratique imposée par les dominants dans les banlieues…

C’est tellement bête. Je ne vois pas comment on peut dire une chose pareille. Mes propos ont été déformés dans la presse. J’ai simplement dit que les identités LGBT sont un phénomène nouveau en Europe, au 19e siècle ça n’existait pas. Elles sont essentiellement européennes. Il faut distinguer la pratique homosexuelle et l’identité sociale homosexuelle. Celle-ci n’est pas reconnue et nommée dans tous les pays. Dans certains pays il y a une reconnaissance sociale d’un phénomène sans que cela soit politisé, lié à des revendications ou à une demande d’identification. Et, dans d’autres pays c’est l’inverse, comme en Occident.

Dans les quartiers populaires, la lutte LGBT n’est pas une thématique importante ?

De la même manière qu’il y a la France des cathos, – conservatrice et opposée au mariage pour tous -, et la France favorable au mariage pour tous, il y a la France des quartiers, qui est ni pour ni contre. Il y a un autre espace-temps qui est celui des quartiers où la politisation de la sexualité n’existe pas, en tous cas pas au point d’en faire des mouvements. Il n’y a pas de Marais aux Minguettes. Et que ceux qui prétendraient le contraire, me disent où il se trouve. Nous disons simplement qu’à partir du moment où la question LGBT n’est pas politisée par les principaux concernés, on n’a pas à civiliser la sexualité indigène.

Si les femmes et les homos dans les quartiers ont un agenda, il faut le respecter.

Faisons le parallèle avec le féminisme. Il n’y a pas de grand mouvements féministes dans les banlieues, parce que le problème ne s’y pose pas de la même façon qu’à Paris. S’il n’y a pas de mouvement ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas de problèmes. Nous disons simplement que si les femmes et les homos dans les quartiers ont un agenda, il faut le respecter.

Dans votre essai, vous expliquez aussi comment lorsque l’Occident impose ses valeurs comme des valeurs universelles  il contribue à l’”ensauvagement” des sujets. Notamment en Afrique avec l’instrumentalisation des luttes LGBT…

Notre propos est en effet d’anticiper cet « ensauvagement ». En Afrique, pendant la colonisation, il y a eu des campagne évangélistes pour civiliser la sexualité des Africains sur un modèle hétérosexiste. Puis, aujourd’hui on a les mouvements LGBT qui veulent libérer les homosexuels africains. En fait on reproduit les batailles idéologiques du monde blanc sur le terrain africain. Or il se trouve qu’avant la colonisation, la sexualité était extrêmement diverse sur le continent africain comme partout sur terre. Mais cette diversité des sexualités a été écrasée par le colonialisme. Et aujourd’hui, partout où on a “ensauvagé” l’indigène, on veut le protéger en disant aux Ougandais ou aux Sénégalais comment ils doivent gérer leur situation. Il est logique que des Africains aient envie de rejeter ces normes occidentales. Nous, nous disons qu’il faut prévenir et ne pas attendre que les gens se fassent tuer. Il faut prévenir l’impérialisme des deux côtés, donc y compris du côté hétérosexiste, et laisser la sexualité des Africains s’épanouir tel qu’il le souhaitent eux. Mais pas selon des normes européennes. On entendra alors peut-être mieux la voix des principaux concernés.

Et dans les quartiers populaires ?

Pour le moment c’est le statu quo. Les indigènes homo savent faire avec les codes. Je ne dis pas que la vie des femmes et des homos est facile. Mais je dis qu’il y a un équilibre, et qu’il faut le préserver. Il y a des revendications significatives qui datent depuis 30 ou 40 ans, comme le chômage et la pauvreté. Occupons-nous déjà de ça.

Avez-vous des objectifs politiques ?

Notre objectif est d’organiser la résistance politique, qu’elle passe par nous ou par des collectifs plus larges. Notre objectif c’est d’être une alternative à la violence. Nous voulons canaliser la colère dans un projet politique.

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