Ce jour-là : le 16 janvier 1977, Bob Denard lance l’« Opération crevette » contre Kérékou au Bénin

Le président Mathieu Kérékou à un sommet de l'OUA. © ARCHIVE JA

Au petit matin du 16 janvier 1977, un avion se pose à l'improviste sur l'aéroport de Cotonou, au Bénin. L'« Opération crevette » contre le président marxiste-léniniste Mathieu Kérékou a commencé.

Quelques instants plus tard, aux alentours de 7 h, un groupe d’une centaine de mercenaires armés jusqu’aux dents, africains et européens, bondissent du vieux DC-7 aux moteurs encore vrombissant et déchargent de mystérieuses caisses. Très vite, les premiers coup de feu retentissent. L’alerte générale est donnée dans tout Cotonou. Pendant trois heures, l’armée béninoise va contenir les assaillants qu’elle réussira finalement à mettre en déroute.

Renforts nord-coréens

Contrairement aux coups d’État que le pays a connu depuis son indépendance, le 1er août 1960 (près d’une dizaine entre 1960 et 1972), cette tentative de putsch semble venir de l’extérieur. À la tête des assaillants, Bob Denard, le célèbre mercenaire français qui s’est illustré au cours de sa carrière par ses nombreux faits d’armes sur le continent (Angola, Comores, Cabinda, Katanga). Celui-ci lance ses hommes sur les points névralgiques du pouvoir : le camp militaire Ghézo, situé en plein Cotonou et à proximité de l’aéroport, et le Palais de la Marina, résidence présidentielle de Mathieu Kérékou, etc.

Cependant, l’expertise militaire de Bob Denard se trouve rapidement confrontée non seulement à l’armée béninoise, mais aussi aux éléments nord-coréens présents à Cotonou en vertu d’accords de coopération entre républiques socialistes. Tandis que le mercenaire français et une de ses escouades se dirigent vers la ville, les premiers affrontements sérieux ont lieu sur le tarmac de l’aéroport.

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Une de Jeune Afrique n°838 du 28 janvier 1977 © ARCHIVE JA

Riposte kérékiste

Et la riposte du timonier béninois ne se fait pas attendre. Alors que Cotonou est encore endormie, le président et ses partisans passent un message à la radio : « Ainsi donc, un groupe de mercenaires à la solde de l’impérialisme international aux abois, a déclenché depuis ce matin à l’aube une agression armée contre le peuple béninois héroïque et sa révolution démocratique et populaire en attaquant la ville de Cotonou.(…)  En conséquence, chaque mili­tante et militant de la Révolution béninoise où qu’il se trouve, doit se considérer et se comporter comme un sol­dat au front, engagé dans un combat sacré pour sauver la patrie en danger ».

En réalité, les rues de Cotonou demeurent vide, des combats sporadiques entre les hommes de Bob Denard et l’armée béninoise prenant place ça et là. Mais en dépit de la supériorité militaire des putschistes et les pertes infligées à l’armée béninoise, très vite, celui qui se rêvait en « corsaire de la République » décide d’entamer un repli stratégique vers l’aéroport.

La situation devient alors rapidement intenable pour les hommes de Bob Denard. À 10 heures, ceux-ci remontent rapidement dans l’avion aux hélices encore vrombissantes. Quelques minutes après, le DC-7 vole en direction de Franceville au Gabon, laissant sur le sol béninois une dizaine de mercenaires blessés.

Françafrique and co

Dans la précipitation de l’évacuation, les assaillants ont laissé sur le tarmac de l’aéroport des armes de fabrication française, mais surtout, une caisse censée avoir donné de précieux renseignements au régime de Kérékou. On y aurait trouvé des documents trahissant l’identité des pays pouvant avoir soutenu sinon commandité la tentative de putsch, notamment le Gabon, inquiet de l’installation d’un régime d’idéologie marxiste-léniniste dans la région, et le Maroc d’Hassan II, n’ayant pas digéré la récente reconnaissance du Polisario par Kérékou. Mais surtout, au-dessus des éventuels soutiens africains plane l’ombre de la France et de son Service de documentation extérieure et de contre-espionnage (SDECE)…

Du coté béninois, c’est l’ancien président, Émile Derlin-Zinsou, qui est accusé par le pouvoir d’avoir commandité la tentative de putsch. Un mois plus tard, le 16 février, Mathieu Kérékou accueille une mission d’enquête de l’ONU. Le rapport qui s’ensuivra s’avérera accablant pour le Gabon, le Maroc et le Togo. Les révélations sont fracassantes : les mercenaires se seraient entraînés à Ben Guerir au Maroc avant d’être convoyés vers le Gabon afin de changer d’avion pour Cotonou. Une opération terrestre franco-togolaise aurait pu suivre en cas de succès…

Kérékou et Derlin-Zinsou : une rivalité légendaire

Le 21 février 1977, c’est par une phrase laconique que le chef de l’État béninois, Mathieu Kérékou, accuse dans une interview au magazine Afrique-Asie l’ancien président Zinsou, déjà en exil, d’implication dans la rocambolesque tentative de coup d’État du 16 janvier 1977 : « L’ex-président Zinsou n’est pas étranger à l’invasion mercenaire », avancera-t-il.

L’intéressé démentira en bloc ces accusations, en dénonçant le rôle de bouc-émissaire perpétuel que lui ferait endosser Mathieu Kérékou. Sans succès : le 24 mai 1979, il sera condamné à mort par contumace. Et ce ne sera que 14 années plus tard, en 1990, en plein vent de démocratisation engendré par la Conférence nationale des forces vives de la nation, que les deux homme commenceront enfin à se rapprocher et à se réconcilier.

Retrouvez ci-dessous la publication du rapport d’enquête de l’ONU sur la tentative de putsch du 16 janvier 1977 publié dans Jeune Afrique n°850 du 22 avril 1977. N’hésitez pas à agrandir la fenêtre pour un plus grand confort de lecture en cliquant sur le bouton en bas à droite.

Bénin : l’affaire du 16 janvier selon l’ONU by jeuneafrique on Scribd