Fermer

Fatma Charfi : « Le nombre de suicides en Tunisie est en augmentation depuis plus de dix ans »

Le nombre de suicides et de tentatives de suicide a augmenté en Tunisie depuis la révolution. © Counselling/Pixabay/ Creative Commons

Sous-estimé, encore tabou, le suicide en Tunisie est un fléau qui touche toutes les tranches d’âge. Un mal-être de plus en plus palpable et des chiffres en hausse ont poussé le gouvernement à s’intéresser plus sérieusement au problème. Fatma Charfi, présidente du comité technique de lutte contre le suicide auprès du ministère de la Santé, a répondu aux questions de Jeune Afrique.

Informer, prévenir et guérir. Tels sont les mots d’ordre du comité technique de lutte contre le suicide auprès du ministère de la Santé, créé en février 2015. Le 10 septembre, à l’occasion de la journée internationale de lutte contre le suicide, sa présidente Fatma Charfi a présenté un premier bilan inquiétant, soulignant notamment une augmentation des suicides dits « violents » (immolation, pendaison…) et un taux de suicide s’élevant à 3,3 pour 100 000 habitants sur l’année 2015. Interrogée par Jeune Afrique, elle revient sur les résultats de ce rapport et les moyens d’action du comité de lutte contre le suicide.

Jeune Afrique : Qu’est-ce qui a motivé la création de ce comité technique de lutte contre le suicide ?

Fatma Charfi : Ce comité a été constitué sur décision ministérielle, dans un projet global autour de la santé mentale en Tunisie, déjà initiée auparavant mais balbutiante jusque-là. Les décideurs politiques ont alors pris conscience de la nécessité d’un programme de prévention. À noter que la Tunisie est le deuxième pays africain, après la Namibie, et le premier pays du monde arabe à élaborer une stratégie de lutte contre le suicide.

La Tunisie est le premier pays du monde arabe à élaborer une stratégie de lutte contre le suicide

Quel est le rôle de ce comité, concrètement ?

Nous sommes chargés de mettre en place un programme national de lutte contre le suicide selon les axes suivants : formation des intervenants et des sentinelles pour améliorer le dépistage des sujets à risque et la prise en charge des personnes suicidaires, sensibilisation du grand public, et mise en place d’un système d’information et de surveillance épidémiologique en matière de suicide.

Au cours du premier semestre 2016, 360 professionnels de la santé primaire ont été formés à la gestion de la crise suicidaire. Un programme national de sensibilisation est également en cours d’élaboration. De même que des recommandations en matière de couverture médiatique, en partenariat avec les professionnels des médias et la Haute autorité indépendante de la communication audiovisuelle (HAICA).

Peut-on parler d’une réelle augmentation du nombre de suicides et de tentatives de suicides ces dernières années, ou sont-ils simplement d’avantage médiatisés ?

Les deux à la fois. Le nombre de suicides en Tunisie est en augmentation depuis plus de dix ans, comme en témoigne les statistiques de plusieurs services de médecine légale.* Il existe une sous déclaration, certainement non négligeable, et c’est pourquoi instaurer un système d’information et de collecte de données plus fiables fait partie des priorités de ce comité.

Concernant la médiatisation des comportements suicidaires, elle est devenue possible avec la liberté d’expression, un acquis important de la révolution de 2011. Ceci a permis de lever le tabou, et de parler du suicide, un problème de santé publique jusqu’alors méconnu par le grand public en Tunisie. Mais malheureusement, cette médiatisation a été parfois excessive et répétée, entraînant des vagues de suicides, surtout chez les plus jeunes.

Notre défi est de sensibiliser les Tunisiens pour changer leur regard sur le suicide et la pathologie mentale en général

Comment est perçu le suicide dans la société tunisienne justement ?

En Tunisie, on peut aujourd’hui parler du suicide, ce qui est positif, mais c’est parfois fait de manière inappropriée, en banalisant très souvent cette problématique préoccupante et malheureusement encore très stigmatisée. Notre défi est de sensibiliser les Tunisiens pour changer leur regard sur le suicide et la pathologie mentale en général. Le fait que le suicide soit un interdit religieux suscite aussi parfois des réactions inadaptées de la part de l’entourage et augmente le sentiment de culpabilité du suicidaire. Globalement, on peut dire que grâce à la liberté d’expression, le suicide est de mieux en mieux compris comme l’expression d’une maladie mentale ou d’une souffrance psychique et sociale, et non plus simplement comme la transgression d’un interdit religieux.

Que voulez-vous dire par moyens suicidaires violents, et que signifie cette tendance ?

L’immolation par le feu, par exemple, est devenue plus fréquente et concerne 15% des cas de suicides. Depuis l’immolation de Mohamed Bouazizi, et bien que des cas similaires se soient produits avant, nous avons observé une augmentation de ce type de comportement suicidaire dans un contexte de protestation et de conflit avec l’autorité.

Le suicide est de mieux en mieux compris comme l’expression d’une maladie mentale ou d’une souffrance psychique et sociale

Le suicide est un phénomène complexe, pour lequel les problèmes de santé mentale et les facteurs biologiques individuels sont à prendre en considération, de même que les déterminants socio-économiques, les changements sociétaux et politiques et les événements récents qui ont frappé la Tunisie. Malheureusement, de plus en plus d’adolescents tentent aussi de mettre fin à leur vie par pendaison avec souvent de graves séquelles. Des cas d’enfants tentant de se suicider à l’école ont par ailleurs été signalés, de même que dans des internats pour élèves du secondaire.

Avec la sortie de votre premier rapport, que recommandez-vous à la population tunisienne et au gouvernement ?

Le comité appelle à impliquer davantage de partenaires et de professionnels afin de mettre en place une stratégie multi-sectorielle, où toutes les dimensions évoquées seront prise en considération.La prévention primaire et l’amélioration du bien-être des Tunisiens sont une nécessité, et elles ne peuvent être envisagées sans la relance économique, la lutte contre le chômage et l’amélioration de la qualité de vie des citoyens. Les médias doivent aussi évoquer ce phénomène en dehors des faits divers, en donnant par exemple plus d’informations sur les centres de soins et les réseaux d’aide. Exprimer et mettre des mots sur la souffrance psychique ou briser l’isolement d’un sujet déprimé peuvent être salutaire et conduire à éviter l’issue fatale. Si certaines actions peuvent donc s’avérer efficaces, d’autres sont étroitement liées à la volonté politique et l’action gouvernementale menée pour gérer la crise actuelle que traverse la Tunisie.

Pour consulter le rapport du comité technique de lutte contre le suicide pour l’année 2015, cliquez ici

 

Déjà 150 000 inscrits


Chaque jour, recevez par mail les actus Jeune Afrique à ne pas manquer


Curieux ? Voici un aperçu des newsletters ici