Cinéma : Jean Rouch, un griot derrière la caméra

La "Pyramide humaine", film de 1961 racontant l'arrivée de Nadine dans un lycée d'Abidjan. © Alinari/Roget Viollet

L'ethnologue français Jean Rouch, passionné par l'Afrique subsaharienne, est peu à peu entré en osmose avec ses sujets, produisant une oeuvre filmée de plus en plus singulière.

Lorsque Jean Rouch embarque sur Le Mage, antique bateau à roue, pour rejoindre le Niger en 1941, il n’imagine pas à quel point son aventure va le transformer. Ce brillant ingénieur de l’École nationale des ponts et chaussées a 24 ans, un profil à la Rimbaud et une passion naissante pour le cinéma. Le gouvernement de Vichy le charge de gérer les travaux publics pour ses colonies, mais sur un coup du sort le jeune homme prend un chemin de traverse.

À 10 km de la capitale nigérienne, Rouch assiste à un rite funéraire songhaï : au son des violons et des calebasses, entourée de danseurs en transe, une vieille femme frotte avec du lait les corps de manoeuvres tués par la foudre et demande des explications au génie du tonnerre. Le Français, fasciné, imagine filmer ces processions, la magie et le quotidien africain.

Ce projet ne le quittera pas. Jusqu’à sa mort, à 86 ans, dans un accident de la route en février 2004, toujours au Niger, il réalisera une oeuvre immense rassemblant près de 140 courts-, moyens- et longs-métrages, ainsi que plus de 20 000 photographies. Mais à voir l’évolution de ses créations, on se dit que celui qui était parti construire l’Afrique a surtout été façonné par le continent.

Capter la réalité dans la durée

"Jean Rouch, formé par de grands universitaires, Marcel Mauss et Marcel Griaule, vient du documentaire traditionnel, souligne Maxime Scheinfeigel, professeur d’esthétique et histoire du cinéma à Montpellier, auteur de Jean Rouch (CNRS éditions). Il s’agissait alors plus d’illustrer une pensée, un texte, que de capter la réalité. Et son premier film, Au pays des mages noirs, réalisé en 1947, lui échappe complètement."

Ce document court, filmé avec une caméra 16 mm d’occasion, immortalise la descente en pirogue des 4 000 km du fleuve Niger… mais Rouch ne peut en contrôler ni le montage, ni les commentaires, ni même la musique, qu’il trouve abominable. Le résultat ressemble plus à un documentaire suranné vantant l’exotisme des colonies.

Rouch évoque aussi un état de "ciné-transe", inspiré de la danse rituelle africaine.

Mais, de film en film, l’ethnologue précise son style. Il porte la caméra à l’épaule, se place au coeur de l’action, réalise de longs plans-séquences (jusqu’à seize minutes) permettant de capter la réalité dans la durée. Surtout, il commente ses images, se métamorphosant consciemment en conteur. "Son fantasme en partie réalisé était de se changer en griot en s’inspirant de la tradition orale, note Maxime Scheinfeigel. Il était autant intéressé par la réalité que par la fable, il sera d’ailleurs l’auteur de pures fictions comme Jaguar, finalisé en 1967."

Rouch évoque aussi un état de "ciné-transe", inspiré de la danse rituelle africaine. "Je ne pense pas qu’il se soit jamais senti chevauché par un esprit, poursuit Scheinfeigel. Il devait plutôt vivre une sorte de rêve éveillé, son corps et sa caméra étant mis en mouvement, traversés par son environnement."

Aujourd’hui, l’ethnologue-griot-cinéaste n’a pas d’héritier revendiqué, mais nombre de passionnés du continent ont fait, comme lui, des allers-retours entre travail scientifique et expression artistique personnelle. C’est le cas du Français Pierre Verger, photographe devenu ethnologue, fasciné par les cultes afro-brésiliens et initié aux rites vaudous des Yorubas. Ces démarches ont aussi influencé une nouvelle génération : Guy Hersant, auteur d’une série de photos dans la vallée du Niger, ou Raymond Depardon, qui mène des travaux photographiques et cinématographiques depuis plus de cinquante ans sur le continent. Tous livrent des images qui documentent le réel tout en portant une esthétique affirmée.