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Parfait Onanga-Anyanga : « Tant que la Minusca sera présente, l’État centrafricain ne sera pas menacé »

Le responsable de la Minusca Parfait Onanga-Anyanga à son arrivée à Bangui, le 21 août. © UN PHOTO/NEKTARIOS

Son job est un casse-tête. Depuis un peu plus d’un an, le diplomate gabonais Parfait Onanga-Anyanga est à la tête de la Mission de l’ONU en Centrafrique (Minusca). Dans ce vaste pays, les violences communautaires demeurent fréquentes. L’État s’est effondré et tout est à reconstruire.

Son prédécesseur, le Sénégalais Babacar Gaye, n’avait pas résisté : les scandales sexuels impliquant des Casques bleus l’avaient acculé à la démission. Onanga-Anyanga a décidé de prendre ce problème à bras le corps. Mais il y en a de nombreux autres. Pour l’instant il tient bon et, malgré l’immensité des défis, se veut même raisonnablement optimiste.

Jeune Afrique : La Centrafrique a réussi ses élections, en début d’année. En revanche, on voit peu de progrès sur le plan sécuritaire. Comment expliquer ce paradoxe ?

Parfait Onanga-Anyanga : Je crois qu’au contraire, ces élections ont été possibles parce que les conditions sécuritaires minimales étaient réunies. Où en serait la Centrafrique sans la Minusca et la force française Sangaris ?

Ceci étant, les problèmes de la Centrafrique ont des racines profondes. Il y a une culture de la violence politique dans ce pays. Elle s’est transformée en violence sociale et communautaire. En 2013 l’arrivée des Séléka et de leurs éléments incontrôlables a donné lieu à une violence inouïe et une réponse tout aussi abominable des Anti-Balaka. Ce pays a touché le fond et ce traumatisme n’est pas parti.

Il reste énormément à faire. On a pu apporter une stabilité relative et maintenant les autorités légitimes vont devoir prendre à bras le corps ces problèmes.

Aujourd’hui, il y a des tensions communautaires violentes et une très forte criminalité parce que l’État n’est pas présent. Il va falloir réduire le niveau de violence dans ce pays, avec notamment le programme de désarmement, démobilisation, réintégration (DDR) et le rapatriement d’éléments armés qui ne seraient pas d’origine centrafricaine.

Mais c’est un pays très vaste, coupé en deux par le manque d’infrastructures. On ne peut pas envisager un déploiement sur tout le territoire et une fin des violences par la seule approche sécuritaire.

Il va donc falloir obligatoirement dialoguer avec les chefs de guerre ?

Il n’y a pas le choix. Et le président [Faustin-Archange Touadéra] a fait le bon choix. Le processus de désarmement est situé au sein même de la présidence. Maintenant, il faut que les chefs de guerre acceptent le retour à l’ordre constitutionnel et à la paix. Il est temps qu’ils montrent un vrai leadership national. Je crois que la majorité l’a fait. Il en reste un ou deux dont les revendications ne facilitent pas les choses. Mais c’est la voie à suivre.

Je crois que le président va dans le bon sens

Mais de nombreux Centrafricains disent : « il ne faut pas encore récompenser les rebelles ». Et en effet, ce type de processus a déjà eu lieu à de nombreuses reprises. Comment sortir de ce cycle ?

Ce sera le septième processus de désarmement de ce type. La Centrafrique est le pays qui a connu le plus grand nombre de missions de maintien de la paix. Il faut en effet changer la méthode et je crois que le président va dans le bon sens. Il a refusé l’entrée au gouvernement des gens qui ont leurs armes pour seule légitimité.

D’ailleurs les groupes armés ne comprennent pas que l’on ne fasse pas comme avant. Ce sont principalement les ex-Séléka : ce sont eux qui sont le plus armés et qui ont une capacité de nuisance. Il faut qu’ils acceptent le projet d’une société en paix.

Mais pourquoi ces chefs de guerre se désarmeraient-ils volontairement si on ne leur permet pas de jouer un rôle à l’avenir ?

Le gouvernement centrafricain dit : « désarmons, allons vers une pacification de ce pays », et ensuite seulement, des éléments seront intégrés dans des forces de sécurité sur la base de leur compétence. Il faut qu’elles soient républicaines, représentatives et professionnelles. Pour y arriver, il y aura un filtrage et une mise à niveau.

Le processus de désarmement n’a pas vraiment commencé. Quels sont les blocages ?

On avait fait un « pré-DDR ». Mais nous nous sommes rendu compte qu’il était très difficile de s’engager dans un programme aussi complexe avec des autorités de transition. Ce gouvernement, légitime, va le mettre en œuvre.

Mais disposera-t-il des moyens de pression nécessaires sur ces groupes armés après le départ annoncé de la force française Sangaris ?

Il ne m’appartient pas de commenter les décisions de l’État français. Jusque-là la collaboration avec cette force a été excellente. La bonne nouvelle c’est que nous pourrons bénéficier de capacités françaises, notamment en matière de renseignement pour combler certaines lacunes. La force de la Minusca est en train de s’outiller. Nous nous dotons de moyens de mobilité et de projection pour pouvoir avoir une présence et un contrôle sur le territoire. Nous allons aussi nous doter de moyens modernes tels que les drones. Enfin l’Union européenne forme des militaires centrafricains et nous allons travailler avec eux.

Nous ne sommes pas une force d’imposition de la paix

Y a-t-il un risque que les ex-Séléka redeviennent une menace pour l’État central après le départ de Sangaris ?

Tant que la Minusca sera présente, l’État centrafricain ne sera pas menacé. Il y a encore une semaine, il y a eu des mouvements de troupes du MPC [Mouvement patriotique pour la Centrafrique] près de Boguila. La Minusca s’est mise en position et a dissuadé ces mouvements.

Nous ne sommes pas une force d’imposition de la paix. Mais les groupes armés ne doivent pas prendre cette main tendue pour acquise. À terme, si des groupes armés refusent ce désarmement pacifique, nous aurons l’obligation de les désarmer, y compris en utilisant la force.

Votre constat amène à dire qu’il faut construire un État qui n’existe plus. Mais en avez-vous les moyens ?

L’État existe, mais il est faible. Notre mandat vise à le stabiliser et renforcer son autorité. Aujourd’hui, nous avons ramené des représentants de l’État dans chacune des seize provinces du pays, nous reconstruisons les bâtiments là où c’est nécessaire.

La Minusca ne peut certes pas tout faire seule. Mais je me réjouis de la qualité de notre collaboration avec nos partenaires. La conférence de Bruxelles [en novembre prochain] va être un moment important de mobilisation des ressources.

Tout cela demandera de la sueur et des larmes. Mais il faut laisser une chance à ce gouvernement qui débute à peine.

Plusieurs affaires de viols et d’exactions ont entaché certains contingents de la Minusca, notamment ceux de la RD Congo et du Congo-Brazzaville. Où en est-on dans ces enquêtes ?

Nous dialoguons en continu avec tous ces contingents. Dès que nous avons établi que des contingents de la RD Congo avaient commis des actes sexuels, une mesure claire et forte a été prise en lui demandant de quitter le territoire. C’est une mesure forte et inédite.

La résolution 2272 nous donne désormais le droit de renvoyer les troupes d’un pays qui n’aurait pas montré les sanctions prises contre des troupes coupables.

Ceci étant, la question du suivi est complexe car nous n’avons pas le droit de mener des enquêtes sur les territoires de ces pays. Mais ces pays savent désormais que, s’ils ne collaborent pas, ils se privent du privilège de collaborer avec des missions de paix et voient leur dû retenu. Sans compter l’impact sur leur image.

Nous avons hérité de troupes qui venaient de la Misca qui n’avaient pas nécessairement les standards onusiens

Avez-vous été informé de mesures prises par ces États contre ces troupes ?

Les événements de Boali s ont eu lieu avant le début de la mission onusienne. Mais nous avons une responsabilité parce que ces contingents sont toujours opérationnels au sein de la Minusca. Le dialogue est en cours avec l’État congolais [Brazzaville]. Malheureusement, nous n’avons pas encore obtenu pleine satisfaction.

Lorsque la Minusca a été établie, nous avons hérité de troupes qui venaient de la Misca [mission de l’Union africaine] qui n’avaient pas nécessairement les standards onusiens et nous n’avons pas pu éviter la multiplication de ces cas d’abus.

Aujourd’hui, les choses ont changé. Nous avons des mécanismes de prévention. Nous faisons des patrouilles de nos propres troupes. Et nous invitons les populations à dénoncer. Nous avons un numéro vert. Les langues se sont déliées. Il nous faut maintenant mener des enquêtes rigoureuses.

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