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Éthiopie : une « tragédie » plane sur le pays, avertit Feyisa Lilesa, le marathonien rebelle de Rio

Par Jeune Afrique avec AFP

L'Éthiopien Feyisa Lilesa, médaillé d'argent en marathon aux Jeux olympiques de Rio, le 21 août 2016. © Luca Bruno/AP/SIPA

Si la communauté internationale détourne les yeux, l’Éthiopie risque de vivre une "terrible tragédie", a mis en garde mardi à Washington Feyisa Lilesa, le marathonien qui a dénoncé aux Jeux olympiques de Rio la répression menée par le régime d'Addis Abeba.

À Rio, il s’était révélé aux yeux du monde à la fois sportivement et politiquement. Depuis, l’Éthiopien Feysia Lilesa, médaillé d’argent sur le marathon qui avait terminé la course en levant les poings, croisés comme s’ils étaient menottés pour dénoncer la répression du régime d’Addis-Abeba, n’est toujours pas rentré chez lui.

Mercredi 14 septembre, c’est depuis Washington, la capitale américaine, qu’il a une nouvelle fois pris la parole, après qu’un autre athlète éthiopien a imité son geste sur l’épreuve du 1500 mètres lors des Jeux paralympiques. Feyisa Lilesa n’a pas mâché ses mots pour décrire l’atmosphère qui règne actuellement en Éthiopie : « Personnellement, j’ai extrêmement peur que cela prenne une dimension ethnique. Vous pourriez voir un scénario comme au Rwanda, où les groupes ethniques se dressent les uns contre les autres. »

Fusillades, exils forcés, massacres et noyades

Comme les nombreux citoyens maltraités ou emprisonnés dans son pays, Feyisa Lilesa fait partie de l’ethnie oromo, principale victime de la répression à l’œuvre actuellement en Éthiopie : « Le gouvernement a ouvert le feu sur des manifestants pacifiques défendant leurs droits. Plus d’un millier de personnes ont trouvé la mort dans les manifestations. D’autres ont été poussées à l’exil et ont été massacrées dans les déserts de Libye. Encore bien davantage ont fini par nourrir les poissons de la Méditerranée », a poursuivi Feyisa Lilesa.

L’Éthiopie est actuellement en proie à un mouvement de contestation antigouvernementale sans précédent depuis une décennie, qui a commencé en région oromo (centre et ouest) au mois de novembre et qui s’est étendu depuis quelques semaines à la région amhara (nord). Ces deux ethnies représentent environ 60% de la population éthiopienne et contestent de plus en plus ouvertement ce qu’ils perçoivent comme une domination sans partage de la minorité des Tigréens, issus du nord du pays.

Hiérarchie ethnique et socio-économique

« Le pays fonctionne désormais dans un système où une seule ethnie est respectée et considérée comme supérieure », a souligné Feyisa Lilesa, qui a laissé au pays sa femme et ses deux enfants, un garçon de trois ans et une fillette de cinq ans. « Aujourd’hui en Éthiopie, les Tigréens occupent tous les postes clés du régime », a insisté l’athlète, qui bénéficie d’un visa de séjour temporaire aux États-Unis.

La répression violente des manifestations, qui viennent remettre en cause le fonctionnement du fédéralisme ethnique, a déjà fait plusieurs centaines de morts depuis fin 2015, estiment des organisations de défense des droits de l’Homme. Selon Feyisa Lilesa, les autorités éthiopiennes expulsent de leurs terres des paysans oromos qui n’ont que cela pour vivre. « Il est crucial que la communauté internationale comprenne la gravité de la situation et intervienne », a-t-il jugé.

Dessaisis de leurs terres

Bonnie Holcomb, une spécialiste de l’Éthiopie, a confirmé que la saisie des terres en Éthiopie revêtait une « dimension culturelle très forte ». « La terre est leur ligne de vie, il n’y a pas de séparation entre la terre et les hommes, alors quand on la leur prend, ils n’ont plus rien, leur identité est touchée en plein cœur, donc (ces manifestations) sont l’illustration de leur désespoir », a-t-elle expliqué.

Mardi, sur la colline du Capitole à Washington, une poignée de députés ont déposé un projet de résolution qui appelle les parties au calme et demande au gouvernement éthiopien de cesser les violences de ses forces de sécurité, de libérer les dissidents détenus, et de respecter les droits fondamentaux d’expression et de rassemblement.

Le pouvoir d’Addis Abeba a lui assuré que Feyisa Lilesa ne serait pas inquiété s’il rentrait au pays. Mais il refuse cette idée tant que le pouvoir ne lui donne pas de gages de liberté. « Courir est pour moi vital », a-t-il enfin rappelé. Il compte d’ailleurs s’entraîner dans la chaleur et l’altitude du Nouveau-Mexique ou de l’Arizona pour retrouver les impressions des hauts plateaux éthiopiens.

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