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Trafics de peaux et de viande : en Afrique, les ânes ont une vie de chien

Plus de 60 000 ânes ont été abattus en six mois au Burkina Faso. © Felipe Dana/AP/SIPA

En Afrique, l’âne est un animal qui a une fonction sociale et économique de toute première importance notamment dans le milieu rural. Mais les trafics de viande et de peaux d’âne qui sévissent actuellement dans tout le Sahel, principalement en direction de l’Asie, a poussé les autorités de plusieurs pays à en interdire son exportation.

Le 28 août dernier, un ressortissant chinois était arrêté au Mali avec près de quarante peaux d’ânes. Il est accusé d’être à la tête d’un vaste trafic de l’espèce asine entre le Mali et la Chine. L’homme aurait avoué avoir plusieurs complices, dont un Burkinabé, et un Malien basé en Chine.

La peau d’âne exportée vers l’empire du Milieu via le Burkina Faso et le Nigeria servirait à fabriquer des chaussures et des médicaments traditionnels. À première vue, cela pourrait paraître anecdotique. Sauf que le trafic d’ânes qui sévit dans toute l’Afrique de l’Ouest a pris de telles proportions qu’il est devenu une véritable affaire « d’États » au pluriel. Les autorités du Burkina Faso estiment que 45 000 ânes ont été abattus en un an seulement sur les 1 370 000 recensés en 2015. Le trafic de peau y aurait été multiplié par 18 en direction du Nigeria.

Un fléau qui touche toute la région

En quelques mois, le Sénégal d’abord, suivi du Mali, puis du Burkina Faso en août et enfin du Niger ont tous successivement interdit l’exportation de l’espèce asine, viande et peau ». Le Niger, dernier en date à avoir pris cette décision début septembre s’est à son tour inquiété du phénomène après avoir recueilli « les témoignages des populations dénonçant de nombreux cas de vols et détournement de bêtes vers le Nigeria », selon Mohamed Boucha, ministre délégué auprès du ministre de l’Agriculture, chargé de l’élevage.

Aujourd’hui nous craignons le pire car on nous a informé de nombreuses disparitions de bétail en quelques mois

Preuve que l’âne a pris de la valeur, sur les marchés de Niamey ou Zinder, son prix est passé de 25000 francs CFA en moyenne en 2015 à parfois 120 000 F CFA aujourd’hui. Les autorités nigériennes sont en train de faire le recensement de l’espèce asine, pour vérifier l’impact du trafic.

« En 2015, il y avait 1 750 000 ânes au Niger, aujourd’hui nous craignons le pire car on nous a informé de nombreuses disparitions de bétail en quelques mois, confirme encore Mohamed Boucha. C’est pour cela que nous avons pris des mesures dissuasives d’un commun accord avec quatre ministères, celui de l’Élevage, des Finances, du Commerce et de l’Intérieur. Dans cette logique, notre police est invitée à redoubler de vigilance aux frontières pour lutter contre ce fléau ».

Chasse aux « trafiquants d’ânes » secondaire…

Une interdiction dissuasive ? Pas sûr alors que pour le moment le montant des amendes ou les peines encourues n’ont toujours pas été fixés. «Nous laissons le soin aux autorités régionales de décider des taxes qu’ils veulent », précise seulement le ministre nigérien. Dans une zone frappée par le terrorisme, la chasse aux « trafiquants d’ânes » semble bien secondaire dans l’échelle des préoccupations.

«Fali nafa ka bo minèkodjoukouya ma» : « Il faut protéger l’âne contre toute sortes d’abus et de mauvais traitements » dit pourtant un vieil adage bambara dans le pays voisin. « Dans la réalité, c’est l’un des animaux les plus maltraités », déplore Amadou Doumbia, le directeur malien de la Société protectrice des animaux et de la nature (SPANA).

Un animal magique ?

En mai dernier, la découverte de plusieurs abattoirs d’ânes clandestins du côté de Ségou, et de Bamako à Sanankoroba, ont provoqué l’ire des autorités et défrayé la chronique tout l’été. Dans l’un d’entre eux, la police a retrouvé 390 carcasses d’ânes, la plupart portaient des traces de mauvais traitements et de sous-alimentation.

« Certaines ethnies continuent de manger clandestinement de l’âne, leur consommation y est pourtant strictement interdite au Mali comme dans les autres pays de la sous-région, regrette Amadou Doumbia. Les gens n’ont pas pris conscience de l’importance sociale de l’âne, c’est un animal de traie ou de transport, il est vital dans nos sociétés encore sous-mécanisée. Or, la reproduction des ânes est lente ».

Il semble loin le temps, où l’âne était considéré comme un animal magique, symbole de virilité et de force…  Aujourd’hui, en Afrique, l’âne aurait plutôt une vie de chien.