La toute-puissance de la Naija Music

La chanteuse nigériane Tiwa Savage au New Afrika Shrine, à Lagos, le 21 octobre 2012. © Sunday Alamba/AP/SIPA

La quarantaine souriante, le producteur togolais Samuel Yandja s’est imposé, depuis six ans, comme le grand pourvoyeur, dans la diaspora africaine francophone, de la Naija Music, la musique venue de Lagos.

Mais attention, on ne parle pas ici d’artistes nigérians comme Nneka, Keziah Jones ou Ayo ; non, ça, c’est du menu fretin pour Occidentaux en mal d’africanité, à Paris ou Berlin. Non, on cible les P-Square, Davido, 2Face Idibia, D’Banj et autres Tiwa Savage. Ceux-là reviennent à nos oreilles, à longueur de journée, dans les MP3, les taxis, sur les ondes, dans les soirées VIP comme dans les clubs populaires, de Dakar à Joburg. Du lourd !

Tubes en cascade

Voilà donc six ans que Samuel deale avec les boss du show-bizz de Lagos pour mettre sur pied des compilations qui ont pour nom « Nigeria Gold ». Des Cds qui retracent l’histoire de cette scène née à l’orée du siècle. Tous les grands tubes sont là ; depuis « African Queen » de 2Face Idibia (2004)  ou « E No Eazy » des P-Square (2009) jusqu’aux derniers succès « viraux » figurant sur ce dernier opus, le « Vol.8 ». Sorti courant août, celui-ci est d’une excellente facture comme les précédents et met notamment en avant la dernière coqueluche locale, Wizboyy, et son titre-gélinite « Chigeji ». « Mais le vol. 1 se vend toujours ! », s’empresse de préciser Samuel.  Aveu révélateur du succès de cette série mais aussi et surtout de la toute-puissance de cette scène.

Naija Music, pour « Nigeria Music ». Curieuse appellation ! Comme s’il était impossible de rattacher cette scène à une tradition particulière comme avant… Oublié le temps du makossa (camerounais), du mbalax (sénégalais), de l’afro-beat (nigérian) et, plus récemment, du ndombolo (congolais) ou du coupé-décalé (ivoirien). Chaque titre des jumeaux de P-Square ou de la ravisssante Yemi Alade se situe au-delà de l’ethnique, à l’image de leur son qui est de partout et de nulle part. Leurs chansons sont une véritable histoire condensée de la musique black, un poto-poto habilement arrangé de feelings : un contre-temps déplacé et c’est du zouk antillais ; des chœurs qui évoquent les chants yoruba ; des tempos ou des harmonies au goût de calypso trinidadien ; des zestes de rumba congolaise ou de high-life ghanéen… Le tout sur fond de soul, R’N’B’ ou rap américain.

Musique américaine africanisée

À l’auberge espagnole, pardon, nigériane, tout le monde s’y retrouve ! Pour Samuel Yandja, aucun doute : « On avait depuis longtemps envie d’entendre de la musique américaine africanisée ! » Alors, la Naija Music, une première mouture mondialisée de la sono africaine ? Probablement… Un publicitaire travaillant sur le continent, dans le secteur audiovisuel, m’avouait que de récentes études de marché confirmaient que les albums de Lagos étaient le seul élément apprécié par les divers publics nationaux !

De belles mélodies, des arrangements meurtriers, des clips efficaces et de qualité ne suffisent pas à expliquer la réussite de la Naija Music. Ne pas oublier l’environnement économique. Les chiffres sur le show-biz local tiennent du générique du film à grand spectacle hollywoodien : 150 millions de dollars, le montant des recettes de cette musique en 2015, selon Trace Nigeria ; 500 albums produits et 1200 concerts organisés dans le pays par an ; plus de 100 millions d’acheteurs potentiels ; des ventes moyennes de disques, physiques et virtuels, pour les stars  estimées à plus de 5 millions.  À la hauteur des scores américains et bien au-delà des performances européennes !

Un modèle économique

La Naija est l’exact reflet de l’hyperpuissance africaine qu’est devenu le Nigeria. Une scène qui s’est bâti un modèle économique depuis l’arrivée massive dans le pays des opérateurs de téléphonie mobile au début du siècle et qui, avec leurs 149 millions de lignes, contrôlent désormais en majeure partie la distribution des produits musicaux en lieu et place des pirates et provoquent l’afflux d’argent. Le triomphe de la Naija Music pourrait bien marquer la victoire finale de l’Afrique anglophone en la matière. Peut-être… On est loin, en tout cas, des à-peu-près et des limitations de la scène congolaise ou francophone plus généralement.

Nigeria Gold. Vol.1 à 8. Soleil Sud  Production

 

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