Le Burkina, le burkini et le second degré…

par

Damien Glez est dessinateur-éditorialiste franco-burkinabè

L'œil de Glez. © Glez / J.A.

Quand le web français déploie son humour au second degré, certains, en Afrique, se sentent visés au premier degré. Un jeu de mot sur le burkini et le Burkina suscite l’indignation au pays des Hommes intègres…

Les oreilles de l’eurodéputée Nadine Morano ont dû siffler, ces derniers jours, tant on parlait d’elle, à son corps défendant, et notamment sur le continent africain. La candidate à la candidature républicaine à l’élection présidentielle française a l’habitude de faire grincer des dents, elle qui évoquait, il y a quelques mois, le « pays de race blanche » dans lequel elle était née. Mais cette fois-ci, l’origine de la polémique a dû lui échapper quelque peu…

Le 19 août dernier, le site « nordpresse.be » titre « Nadine Morano sur le burkini : cessons les demi-mesures et renvoyons ces gens dans leur pays le Burkina Faso ». En interview sur le site de la chaîne de télévision TF1, la politicienne aurait confondu les « Burkinabè » et les demoiselles qui portent ces vêtements islamiques de nage – contraction de « burqa » et « bikini » –, maillots intégraux qui suscitent la polémique dans une France estivale encore traumatisée par les corollaires terroristes du radicalisme religieux.

« Pauvre sorcière »

Selon le site, madame Morano aurait même déjà pris contact avec l’ambassade du Burkina Faso… « Plus c’est gros, plus ça passe», dit la pensée populaire. Relayé par Facebook, le petit article de Nordpresse se diffuse dans les communautés de Ouagadougou comme une traînée de poudre. Un internaute n’y va pas quatre chemins : « Honte à toi, Nadine. Tu ne sais même pas que le burkini est une création australienne et n’a rien à voir avec le Burkina Faso. Ignorante et pauvre sorcière, tu dois rendre le tablier ».

Plus grinçant encore, un autre « forumiste » indique : « confondre le burkini avec le Burkina Faso ou les burkinabè, c’est prendre une courte échelle qui démontre une anémie intellectuelle ».

« Faux pas fâcher. Eux s’amuser », aurait dit un Ivoirien. Car ces Burkinabè légitimement outrés sont tombés dans le panneau d’un « fake » revendiqué, une blague sur un site spécialisé dans les articles satiriques, les canulars et les parodies. Il suffit de lire les autres posts de « nordpresse.be » pour s’en convaincre : quelques jours plus tôt, le site annonçait que Marion Maréchal Le Pen, député Front national, aurait demandé « l’interdiction de la planche à voile », agacée par le signe religieux ostentatoire que constitue le voile ; encore plus tôt, le site faisait mine de révéler l’identité du grand-père ougandais de Nadine Morano…

De Marine Le Pen à Christine Boutin

En juillet dernier, quelques internautes africains étaient tombés dans un autre panneau de Nordpresse. Après la victoire de l’équipe de France de football contre l’Islande, le site annonçait que la présidente du Front National avait félicité « la Côte d’Ivoire pour sa victoire contre l’Islande ». Une plaisanterie pour rappeler d’anciennes critiques de la famille Le Pen à l’égard d’un onze français aux visages pas assez blancs à leur goût.

Relayée sur des sites comme « seneweb.com », la fausse info du site belge a été rapidement inondée de commentaires scandalisés : « Elle ne vaut vraiment pas la peine cette Marine Le Pen. (…) Le jour où la France aura son premier président noir, alors là, il faudra se suicider!!! ». Un autre croit tellement le fake qu’il cautionne la prétendue saillie de la présidente du Front national : « Je suis totalement d’accord avec elle… et pourtant je suis black, mais je ne supporte pas mes frères qui rejettent leurs origines pour servir la France qui nous a torturés durant plus de 400 ans »…

La méprise ne concerne pas seulement le « lecteur lambda », mais aussi quelques professionnels de la presse qui se sont fendus d’éditoriaux. Pour autant, Nordpresse n’a pas violé la déontologie journalistique, ne pratiquant ni diffamation ni propagation de fausse nouvelle. Le site a utilisé un décalage satirique qui, en Europe, est censé faire l’objet d’une codification partagée. Par tous ? Pas sûr. Il y a quelques semaines, sur la chaîne BFMTV, l’ancienne ministre française Christine Boutin argumentait avec un fake du site satirique « le Gorafi » (sorte de verlan du Figaro) dont elle n’avait pas compris le second degré…

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