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Art classique : le Bénin réclame à la France des pièces de son patrimoine

Un visiteur du musée du Quai Branly-Jacques Chirac devant une statue en cuivre d’un coq, lors de l’exposition « Bénin, Cinq siècles d’art royal », en 2007. © OLIVIER LABAN-MATTEI / AFP

Le 27 juillet dernier, le Conseil des ministres béninois a approuvé une demande officielle de restitution des œuvres d'art emportées par le général Dodds en 1892 et aujourd'hui conservées dans l'Hexagone. Une première, qui soulève une fois de plus la question du patrimoine africain exposé à l'étranger.

C’est un sujet qui revient souvent sur le devant de la scène et charrie avec lui tout le limon d’une histoire complexe. Les anciennes puissances coloniales doivent-elles rendre aux pays qu’elles occupèrent les trésors emportés ou acquis dans des conditions troubles et qui, aujourd’hui, peuplent leurs musées ? La controverse la plus célèbre est sans doute celle concernant la frise du Parthénon, réclamée par l’État grec au British Museum (Royaume-Uni) depuis près de deux siècles. Ce dernier, qui l’achetée à la Sublime porte, se considère toujours comme le propriétaire légitime de l’oeuvre…

Une enceinte sécurisée pour le musée historique d’Abomey

Dernier soubresaut en date dans la longue liste des polémiques, la demande officielle adressée par les autorités béninoise à la France, le 27 juillet dernier. Ce jour là, le conseil des ministres béninois a examiné une communication conjointe du ministre des Affaires étrangères et de la Coopération et du ministre du Tourisme et de la Culture « relative au retour, au Bénin, des objets précieux royaux emportés par l’armée française lors de la conquête de novembre 1892 ».

Lancé depuis trois ans par le conseil représentatif des associations noires de France (Cran) et longtemps en panne, le processus a vraisemblablement eu l’oreille du nouveau président béninois, Patrice Talon. Il s’agit désormais d’obtenir le recensement de tous les biens précieux (il y en aurait environ 5 000) emportés en 1892 et actuellement répartis dans divers musées français – essentiellement celui du Quai-Branly-Jacques Chirac et celui de l’Homme – comme dans les collections privées. Suite à quoi des négociations devraient être engagées avec les autorités françaises et l’Unesco à travers les fonds du comité intergouvernemental pour le retour des biens culturels.

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Plusieurs œuvres d'art issus du pillage de 1892. © DR

Si ces négociations aboutissaient, les œuvres devraient être réacheminées vers le Bénin et installées au Musée historique d’Abomey, qui serait alors doté d’une nouvelle enceinte sécurisée… « Au musée du Quai Branly se trouvent les récades royales, le trône de Glélé, les portes sacrées du palais et plusieurs autres objets de grande valeur issus du pillage de 1892, soutient le Cran. Tous ces biens mal acquis doivent retourner dans leur pays d’origine, où se trouve leur place véritable… La politique du dialogue interculturel ne saurait s’accommoder du pillage interculturel. » Pour l’association présidée par Louis-Georges Tin, la demande béninoise est un premier pas qui s’inscrit dans une problématique plus globale, celle des réparations post-coloniales. D’autres pays pourraient s’engouffrer dans la brèche ainsi ouverte…

Pillages coloniaux, récoltes ethnographiques, achats sous le manteau

Si l’on ne peut que se réjouir d’une démarche qui vise à soigner une injustice et entend permettre aux Béninois de récupérer le patrimoine qui leur appartient, le chemin qui permettrait d’y parvenir reste pavé d’embûches. Le constat de départ est sans appel : une bonne partie du patrimoine culturel africain – 95 % si l’on en croit le Cran – se trouve aujourd’hui en dehors des frontières du continent. Comment en est-il sorti ? Il y a bien sûr eu les pillages coloniaux, mais aussi les « récoltes » à visée ethnographiques et les ventes de la main à la main, en particulier durant les années qui ont suivi les indépendances.

Le pillage, s’il est avéré, n’est pas toujours aussi simple à prouver que celui dont s’est rendu coupable le général Dodds en novembre 1892

Parmi les personnalités fondatrices du musée du quai Branly, l’ami de Jacques Chirac, Jacques Kerchache, fut d’abord un marchand avisé qui sut profiter des belles occasions offertes par cette période troublée… De même Hélène Leloup, commissaire de l’exposition Dogon en 2011 au quai Branly, a-t-elle préalablement fait commerce d’art classique africain… Le pillage, s’il est avéré, n’est pas toujours aussi simple à prouver que celui dont s’est rendu coupable le général Dodds – qui a son avenue dans le XIIe arrondissement de Paris – en novembre 1892. Et quoique moindre, il existe aussi des responsabilités africaines dans les réseaux de trafic d’art, toujours actifs de nos jours.

Rapatrier, protéger, exposer

Reste que les arguments les plus fréquemment entendus dans la bouche de ceux qui plaident pour le maintien des œuvres africaines en Occident ne peuvent être balayés d’un simple revers de la main. Ainsi, la question de la conservation au sens large mérite à tout le moins d’être posée. Comment protéger des esprits malveillants des œuvres qui peuvent aujourd’hui valoir, sur le marché, plusieurs millions de dollars ? Comment assurer l’entretien, au jour le jour, de créations fragiles ? Comment trouver les investissements nécessaires pour que les générations à venir puissent continuer d’en profiter de manière pérenne ?

L’état des musées sur le continent, au Bénin en particulier, donne de fait du grain à moudre à ceux pour qui les œuvres sont mieux protégées « hors-sol » plutôt que dans des locaux ouverts aux quatre vents et soumis à de fortes variations climatiques. Une chose est sûre, le rapatriement ne peut s’envisager sans de considérables investissements dans les infrastructures muséales. Alors, seulement, les œuvres pourront être mises à la disposition du public et susciter ce « tourisme mémoriel » que certains pays, dont le Bénin, appellent de leurs vœux. Quant à donner suite à la demande béninoise concernant ces « biens mal acquis », le Musée du quai Branly-Jacques Chirac renvoie au ministère français de la culture qui, pour l’heure, reste silencieux face à nos demandes.

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