« Soumission » de Houellebecq ? Bon roman, très mauvaise action…

Michel Houellebecq fait polémique avec son roman "Soumission". © MIGUEL MEDINA / AFP

Et il est comment, le dernier Michel Houellebecq ? La réponse varie selon les points de vue, mais le moins que l'on puisse dire, c'est que l'auteur-polémiste s'y entend pour faire parler de lui.

On peut lire Soumission de deux manières. La première consiste à s’en tenir au texte sans jamais évoquer la biographie de l’auteur, ses idées personnelles, le contexte social ou historique, etc. Le texte, rien que le texte !

De ce point de vue, il n’y a pas grand-chose à dire. L’intrigue est simple, quoique improbable. On est en 2022, en France, les affrontements interethniques sont quotidiens, les "Identitaires" préparent la guerre civile contre les musulmans. L’élection présidentielle se solde par la victoire, contre Marine Le Pen, de Mohammed Ben Abbes, le candidat de la "Fraternité musulmane". Comment les choses vont-elles tourner ?

Tout cela est narré par François, professeur veule et sans illusions, "célibataire cultivé, un peu triste", capable tout de même, ici ou là, d’exprimer une idée intéressante. On suit avec un intérêt inégal ses aventures personnelles, en particulier sa liaison avec une certaine Myriam qui finit par émigrer en Israël. Au bout de quelques mois, elle lui écrit qu’elle a rencontré quelqu’un à Tel-Aviv. Fin de la relation la moins passionnante de l’histoire de la littérature française. Pour s’en consoler, le narrateur fait appel à des call-girls, de préférence des Maghrébines (Nadia, Rachida, etc.). Vous voyez bien qu’il n’est pas raciste.

Il faut donc sortir du texte pour voir en quoi l’homme Houellebecq participe du même mouvement de résurgence d’un racisme quasi biologique que l’on croyait définitivement disparu.

On retrouve dans Soumission la même structure, le même ton, certains diraient les mêmes "ficelles", que dans Extension du domaine de la lutte, le premier (et excellent) roman de Houellebecq, paru en 1994. Dans les deux cas, il y a un style, une "petite musique", fût-elle celle d’un moderne joueur de flûte de Hamelin qui conduirait le lecteur, de plus en plus déprimé à mesure qu’il avance, à se jeter sous les roues d’un train. Vingt ans après, Soumission procure donc le même plaisir de lecture qu’Extension, plaisir masochiste, certes, un peu morose, un peu honteux, mais cela est parfaitement en phase avec l’état d’esprit du personnage principal. De ce point de vue, c’est une réussite. Un bon roman.

Mais, mais, mais… nous sommes en 2015, dans une France où de sinistres individus du genre Éric Zemmour tiennent le haut du pavé, dans une Europe où les digues de la décence sont rompues, où il est devenu normal, presque glorieux, de stigmatiser et d’insulter l’autre, l’étranger, celui qui ne nous ressemble pas.

Et c’est là qu’intervient la deuxième lecture possible de Soumission, celle qui met en cause l’auteur. Elle est légitime parce que l’individu Houellebecq avance, en privé ou en public, les mêmes idées que son narrateur. Il faut donc sortir du texte pour voir en quoi l’homme Houellebecq, qui se cache derrière les mots de son narrateur, participe du même mouvement de résurgence d’un racisme quasi biologique que l’on croyait définitivement disparu.

Noirs et Arabes

François, le narrateur, parle systématiquement de "Noirs", sans distinction, ou d’"Arabes", sans distinction là non plus. Un Noir, ça se définit par la couleur de sa peau, point. Et tout ce qui n’est pas tout à fait noir mais qui est quand même vaguement menaçant, eh bien, c’est de l’Arabe. Ceux qui se considèrent comme Berbères, Kurdes, Kabyles ou Coptes seront bien étonnés d’apprendre qu’ils ne sont que bougnoule et compagnie, "Arabes" donc.

On peut jeter dans ce sac sans fond les Perses et les Turcs, tant qu’à faire. Voilà donc la première violence verbale, le premier signe de cette résurgence du racisme tranquille d’antan : tous des Arabes ! L’Arabe, d’autre part, n’est que cela. Il ne peut pas être autre chose, certainement pas français. On retrouve cette essentialisation quand le narrateur disserte sur l’islam et des musulmans.

Il y a là le tour de passe-passe habituel qui consiste à mettre dans le même sac un "musulman de culture" (qui peut être athée, agnostique, déiste, etc.), un mystique soufi, un jihadiste, ma grand-mère et le mollah Omar, ce qui revient à mettre dans le même bénitier l’évêque intégriste Mgr Lefebvre, Mère Teresa, le tortionnaire Torquemada, un télévangéliste escroc, un doux rêveur mystique, Fidel Castro (éduqué chez les jésuites) et l’athée radical Jean-Paul Sartre. Tous des chrétiens !

Même si on se restreint aux musulmans croyants, parler de "musulmans" en général, c’est ne pas connaître le sujet. Essayez de faire tenir dans une même pièce un sunnite maghrébin, un Ahmadi du Pakistan, un Alevi bektashi, un chiite duodécimain et un Breton converti… Que tous ces gens-là votent comme un seul homme pour porter au pouvoir un président "musulman", c’est grotesque.

À en croire certains défenseurs de Houellebecq, il serait "drôle", et cela le sauverait.

Un humour triste

À en croire certains défenseurs de Houellebecq, il serait "drôle", et cela le sauverait. Effectivement, il y a, ici et là, quelques traits d’esprit mais il y a surtout des formules du genre : "En vieillissant je me rapprochais moi-même de Nietzsche, comme c’est sans doute inévitable quand on a des problèmes de plomberie." Où est la vis comica de telles phrases, une fois passé le premier effet de cocasserie ? On retombe dans "l’humour" pipi-caca, on est loin de "l’humour généreux de Huysmans" – la formule est d’André Breton -, Huysmans qui occupe une part considérable dans Soumission parce que le narrateur lui a consacré sa thèse et qu’il le considère comme un ami. (Dans cet univers glauque, les seuls amis qu’on puisse avoir sont morts depuis des lustres…)

L’humour de Houellebecq est toujours grinçant, triste, à peine perceptible, souvent il finit par disparaître à force de ténuité, et il ne reste plus que quelque chose d’insidieux dans les formulations : "Nos sociétés encore occidentales" sous-entend qu’elles ne le sont plus pour longtemps. "Deux Arabes et un Noir, aujourd’hui pas armés" sous-entend qu’ils le seront demain.

Bévue énorme… ou manipulation ?

Il n’y a pas beaucoup d’erreurs factuelles chez Houellebecq (il s’est très bien renseigné sur l’islamisme, merci le Net et Gilles Kepel…) mais il y a une énorme bévue, importante, dangereuse, qui suffit à discréditer son roman, et qui est la suivante : il prétend qu’un musulman modéré arrive au pouvoir (avec le soutien du PS, de l’UMP et de l’UDI), or ce modéré veut "obtenir des conversions massives chez les chrétiens" et il applique un programme islamiste pur et dur : éviction des femmes du marché du travail, instauration de la polygamie, abolition de la laïcité, etc.

Et tout cela est accepté par son premier ministre, François Bayrou (!), "le visage auréolé d’un large sourire béat". Le rayon casher de Géant Casino disparaît très vite ainsi que… les jupes ! Toutes les femmes portent maintenant des pantalons. C’est idiot : pourquoi des gens qui, à 80 %, n’ont pas voté pour le candidat musulman changeraient-ils tous de mode de vie un mois après son arrivée au pouvoir ?

La Sorbonne devient "Université islamique", avec une étoile et un croissant dorés au-dessus de l’entrée, les bureaux sont décorés de versets coraniques calligraphiés et elle est dirigée à distance par l’Arabie saoudite. Un Français musulman modéré qui remet les clés de la Sorbonne aux Saoudiens ? C’est grotesque. C’est insultant pour tous les Français musulmans.

En fait, et c’est pourquoi ce livre est une très mauvaise action, Houellebecq accrédite, sous couvert de fiction, l’idée que tous les musulmans sont islamistes, qu’ils veulent tous l’application de la charia, la ségrégation des sexes, etc. Il se peut que Houellebecq soit, sur ce point, mal informé ; il se peut aussi qu’il veuille délibérément tromper les gens. On ne serait plus alors dans la littérature mais dans l’action politique, ou pire : politicienne, populiste, menteuse.

Houellebecq a l’habileté de citer l’ayatollah Khomeyni ("Si l’islam n’est pas politique, il n’est rien") pour se couvrir : si l’imam le dit… Mais Khomeyni était chiite et Ben Abbes, de père tunisien, est sunnite : pourquoi irait-il chercher son inspiration chez l’ayatollah ? On en revient à ce que nous disions plus haut : pour Houellebecq, les musulmans sont une seule et même engeance.

Défendre quoi ?

D’autre part, il y a dans Soumission une incohérence qui semble avoir échappé aux thuriféraires de Houellebecq. Qu’y a-t-il exactement à sauver dans une vie terne, cynique, désenchantée comme celle que mène son alter ego, dont la devise est "après moi, le déluge" et dont la profession de foi, donnée page 207, est que l’humanité ne l’intéresse pas, qu’elle le dégoûte même ? Coucheries sans joie décrites avec une froide précision pornographique, "uniformité et platitude" (page 18), bassesse de la pensée, manque total d’idéal, d’ambition, de poésie. C’est ça, l’Occident menacé par les barbares ? Ça mérite d’être défendu, ça ?

Houellebecq a un style, c’est indéniable, il a du métier, c’est peut-être même l’écrivain français du moment ; mais il n’a pas inventé une langue, il ne bouleverse pas la littérature…

Houellebecq serait plus crédible s’il ne cessait de tourner en dérision les idéaux des Lumières, l’émancipation des femmes, la croyance au progrès de l’espèce humaine. S’il s’agissait de défendre cela (et après tout, contre Daesh, conte Al-Qaïda et tous les obscurantismes, c’est cela qu’il s’agit de défendre), nous serions tous sur les barricades. Mais défendre le néant ?

Houellebecq a un style, c’est indéniable, il a du métier, c’est peut-être même l’écrivain français du moment ; mais il n’a pas inventé une langue, il ne bouleverse pas la littérature, il n’y aura pas, comme dans le cas de Céline, un avant et un après lui. Cela dit, il a un point commun avec son maître : le caractère obsessif de ses rancoeurs et de ses haines, à tel point qu’on a envie d’en dire : "Comme le chien retourne à son vomi, l’insensé revient à sa folie." Non, ce n’est pas dans le Coran, c’est dans la Bible (Proverbes, 26 : 11).

Soumission, de Michel Houellebecq, Flammarion, 320 pages, 21 euros

>> Lire aussi : la cible française et le sursaut national