« Danser les ombres » de Laurent Gaudé : Haïti entre la vie et la mort

"Danser les ombres", de Laurent Gaudé. © DR

L'histoire du dernier roman de Laurent Gaudé, "Danser les ombres", se situe à Haïti, au moment du tremblement de terre de janvier 2010.

Nous les avons tous vues, ces images terribles. Port-au-Prince balayé, taudis et palais présidentiel également pulvérisés émergeant de nuages de poussière, files de sans-logis espérant un repas, champs de croix dans des cimetières de fortune… Les tremblements de terre qui mettent Haïti à genoux, ces 12 et 20 janvier 2010, feront plus de 230 000 morts.

Pendant une moitié (presque exacte) de son livre, Laurent Gaudé pose patiemment les pièces de son roman choral. Avant le drame, on y rencontre Lucine, jeune femme qui s’est longtemps sacrifiée pour sa famille et cherche un nouveau souffle en s’exilant dans la commune de Jacmel. Saul, médecin blessé au coeur et au corps qui ne s’est jamais relevé de l’échec du soulèvement populaire de 2004. Firmin Jamay, taxi, mais surtout ancien tonton macoute surnommé Matrak, qui vit lui aussi dans le passé. Le vieux Tess, libre-penseur et ancien tenancier de bordel… Tout ce petit monde vit, s’aime, se hait pendant 128 pages. La plume colorée, poétique de l’auteur du Soleil des Scorta (prix Goncourt 2004) exalte les sentiments, anime les esprits vaudous, mais dresse aussi, en pointillé, le portrait d’une île qui n’a pas digéré son histoire, ses luttes, les exactions de Duvalier et d’Aristide.

Tout bascule

Et puis soudain, lorsque, bien ferrés, on s’attendait à suivre le parcours de ces personnages hauts en couleur, tout bascule. "D’un coup, sans que rien ne l’annonce, d’un coup, la terre, subitement, refusa d’être terre, immobile, et se mit à bouger… À danser la terre… À trembler." Soudain les héros sont nus, brisés, parfois orphelins de famille et d’amis, en équilibre sur le fil ténu qui sépare la vie de la mort. L’écriture saccadée se met au diapason de l’agitation de ces jours de deuil et d’espoir sans tomber dans le pathos.

"Qui racontera ces héros qui avaient eux-mêmes perdu des proches, qui étaient au bord de l’épuisement, mais qui ont cherché encore et encore, crachant sur leur propre peur ?" demande Laurent Gaudé comme pour expliquer au lecteur ce qui l’a amené à revenir, cinq ans après le drame, sur ces journées apocalyptiques. On ressort de ce roman ébranlé… comme des survivants s’extirpant des décombres.

Danser les ombres, Laurent Gaudé, Actes sud, 254 p. 19,80 euros