Pokémon Go : les Africains traqueurs ou traqués ?

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Damien Glez est dessinateur-éditorialiste franco-burkinabè

À Paris, au cours des semaines écoulées, les migrants venus du Soudan ont subi un sort guère plus enviable que celui des Pokémons. © Glez

Chasseur ou proie ? Le monde est ainsi fait : au Sud, on se rêve braconnier dans la dernière application venue du Nord, Pokémon Go. Mais quand on atteint le Nord, on est parfois la cible d'une traque similaire…

À quoi sert l’été ? Si la rupture « estivale » n’existait traditionnellement pas en Afrique, sinon au rythme des pluies, les us et coutumes occidentaux tendent à être adoptés, petit à petit, par bon nombre de ressortissants du continent. Alors que pourrait-on faire de ses longues semaines de congés payés ? Se vautrer sur un transat, devant la mer, même sans perspective de bronzage ? Une nouvelle mode, venue de l’est par le nord, encourage cette fois à l’activité physique. Fini le farniente pour les passionnés du jeu vidéo « Pokémon GO ».

Clairement addictive, l’application ludique pour smartphone encourage à parcourir des kilomètres, le nez sur son écran, de Pokéstops en Pokéstops, ces lieux réels où se trouvent des monstres virtuels, disséminés par le truchement de la géolocalisation et visualisés in situ par la magie de l’incrustation vidéo. Aux joueurs-chasseurs de les capturer, de les élever, puis de les faire combattre, conformément à la logique de l’univers Pokémon apparu il y a déjà quelques décennies.

Traque digne d’un jeu vidéo

Mais à Paris, au cours des semaines écoulées, les migrants venus du Soudan ont subi un sort guère plus enviable que celui des Pokémons. Car les autorités qui les traquent sont plus « inhospitalières » que le bienveillant dresseur de Pikachu. Dimanche dernier, en pleine nuit, avenue de Flandre, dans le 19e arrondissement de la capitale française, c’est une traque digne d’un jeu vidéo qu’ont donné à voir des forces de l’ordre armées de matraques, de boucliers et de bombes lacrymogènes. Et les policiers n’ont pas le confort d’une Pokéball à proposer aux migrants. Comme on étale une contrariété pour la rendre moins visible, ils dispersent les demandeurs d’asile, sans que ces infortunés Soudanais aient quelque part où aller. Même avec des températures d’août clémentes, la sieste sur le bitume parisien ne correspond guère à l’idée qu’on se fait du farniente estival.

Pendant ce temps, la chasse virtuelle aux Pokémons divertit de plus en plus les esprits. Et bien que des sociétés comme The Pokemon Company et le studio Niantic n’ont guère les marchés africains en ligne de mire, le continent semble lui aussi touché par le virus. Si le jeu est d’abord sorti officiellement aux États-Unis et dans plusieurs pays d’Europe, des versions non-officielles, après modification des paramètres de géolocalisation, sont déjà téléchargées par des aficionados, dans une bonne vingtaine de pays d’Afrique, notamment au Maroc, en Égypte ou au Nigeria.

Un « outil d’espionnage » ?

Si les autorités sanitaires devraient se réjouir de voir la jeunesse muscler ses mollets dans cette quête sans fin, les garants de la sécurité et du culte sont d’autant plus réservés qu’ils ne comprennent pas toujours le concept. Le site d’information Al-Arabiya nous apprend que le porte-parole de la présidence égyptienne, Jossam al-Qawish, a envisagé que l’application Pokémon Go pourrait représenter une menace pour la sécurité nationale, tandis que l’ancien président du Centre de recherche nationale, Hani al-Nazer, confiait qu’elle « pourrait être un outil d’espionnage ».

Pour ceux qui s’inquiètent du caractère islamo-incompatible du jeu, ce dernier pourrait détourner les jeunes des lieux de culte ou – pire – conduire ces impudents joueurs à découvrir des « monstres » dans les mêmes mosquées. Les créateurs du jeu vidéo ont annoncé que les lieux dont la présence dans Pokémon Go suscite la polémique seront enlevés au fur et à mesure. Déjà, ailleurs qu’en Afrique, le Mémorial de l’Holocauste des États-Unis ou celui de la paix d’Hiroshima, au Japon, devraient perdre, à leur demande, leur statut de Pokéstops.

La morale de l’histoire ? Si votre pays ne s’ouvre pas suffisamment aux jeux occidentaux, vous pouvez toujours vous rendre en Europe. Pas sûr, pour autant, que vous serez le chasseur, notamment si vous êtes l’un de ces réfugiés qui inspirent désormais méfiance aux autochtones. Et on ne sait pas combien de temps encore se croiseront les sans-logis africains et les chasseurs de Pokémons, trop absorbés par leur écran pour faire attention aux premiers…