Nord du Mali : la longue liste des crimes impunis

Par - envoyé spécial au Mali

Des habitantes de Tombouctou voilées selon les prescriptions des jihadistes, le 8 janvier 2012. © STR/AP/SIPA

Le procès d'Ahmad Al-Mahdi, accusé de destruction de mausolées à Tombouctou pendant l'occupation jihadiste de 2012, reprend devant la CPI le 22 août. Mais en ce qui concerne les crimes les plus graves commis dans le nord du Mali - meurtres, viols, amputations, mariages forcés - l'impunité reste générale.

Le procès pour « crimes de guerre » d’Ahmad Al-Mahdi, accusé par la Cour pénale internationale (CPI), d’avoir dirigé, en juin et juillet 2012, des attaques contre neuf mausolées et une mosquée de Tombouctou ? Aminata le suivra bien sûr. Parce qu’elle connaît bien l’accusé – elle l’a côtoyé avant même qu’il ne rejoigne les groupes jihadistes – et surtout parce qu’elle l’a vu à l’œuvre tout au long des dix mois qu’a duré l’occupation de sa ville par les hommes d’Abou Zeid et d’Iyad Ag-Ghaly.

Elle suivra ce procès à distance donc, à partir du 22 août, mais avec circonspection et peut-être même une pointe d’indulgence. « Cet homme, dit-elle, n’était pas si mauvais. Les gros, ceux qui étaient derrière lui, ceux qui ont commis les crimes les plus odieux, eux, ils sont libres. On va le juger pour quoi ? Pour avoir détruit des mausolées ? Et tous les viols, tous les mariages forcés ? Où sont les coupables ? »

Aminata est un prénom d’emprunt. Elle a demandé à être citée sous une fausse identité car elle habite toujours Tombouctou, or, dit-elle, « les jihadistes ne sont pas loin ». En 2012, quand la ville est tombée sous le joug d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) et d’Ansar Eddine, elle habitait tout près de la banque transformée par les nouveaux maîtres en commissariat, lequel, selon le bureau du procureur de la CPI, fut un temps dirigé par Al-Mahdi.

« C’est tabou, mais c’est une réalité »

« Il venait presque tous les jours. Il portait la tunique d’Ansar Eddine. Il avait toujours une mitraillette et des balles avec lui », se souvient-elle. Des mois durant, elle fut donc aux premières loges du « spectacle » imposé chaque jour par ces policiers d’un nouveau genre, et assista au ballet incessant de ces barbus armés de kalachnikovs arrêtant quiconque contrevenait à leur loi : amateurs de musique, porteurs de vêtements impies, femmes à la tête ou aux bras nus…

Dans ce commissariat improvisé, les hommes interpellés étaient gardés dans une salle du premier étage, et les femmes dans le local du guichet automatique, une pièce exiguë et surchauffée. « J’avais la rage au ventre quand je voyais dans quelles conditions elles étaient entassées », se souvient Aïda (encore un prénom d’emprunt), une voisine d’Aminata. Mais pour cette commerçante, le plus grave ne s’est pas passé là, sous ses yeux. « Certaines de ces femmes ont ensuite été amenées ailleurs et ont été violées. D’autres ont été mariées de force. On n’en parle pas ici, parce que c’est tabou, mais c’est une réalité ».

Au Mali, un procès pour les crimes commis en 2012 dans le Nord est aujourd’hui illusoire

On n’en parlera pas non plus à La Haye, durant le procès d’Al-Mahdi, où il ne sera question que de la destruction des mausolées. Au bureau du procureur de la CPI, on admet ne pas avoir suffisamment d’éléments pour élargir les charges à d’autres crimes. On n’est pas près d’en parler à Bamako non plus : au Mali, un procès pour les crimes commis en 2012 dans le Nord est aujourd’hui illusoire. « Toutes les procédures sont au point mort », déplore Me Moctar Mariko, le président d’honneur de l’Association malienne des droits de l’Homme, qui est également le coordinateur d’un collectif de treize avocats qui se sont emparés de ces dossiers.

Manque de volonté politique

Deux plaintes ont été déposées devant la justice malienne. Mais en l’absence de moyens et surtout de volonté politique, le tout dans un contexte défavorable (la sécurité des magistrats n’est toujours pas assurée dans le Nord), les investigations piétinent. La première plainte contre X émane de 80 victimes de violences sexuelles subies à Gao et Tombouctou. Mais elle n’est pas près d’aboutir. « Les juges en charge de l’instruction sont à côté de la plaque, constate un avocat. Ils demandent aux victimes d’identifier leurs agresseurs. Mais si on porte plainte contre X, c’est justement parce qu’elles en sont incapables. La plupart de leurs bourreaux étaient enturbannés ».

La seconde plainte a été déposée quelques mois plus tard, en mars 2015, au nom de 33 victimes. Elle vise 15 hommes accusés de « crimes contre l’humanité, en l’espèce des viols, tortures, emprisonnement ou autre forme grave de privation de liberté physique ». Sur cette liste figurent Ahmad Al-Mahdi, mais aussi Ag Alfousseyni Houka (dit « Houka Houka »), qui officia en tant que juge islamique, Sanda Ould Boumama (« Abou Mohamed »), un des lieutenants d’Iyad, ou encore Mohamed Ag Mosa (« Hammar Mosa »), le très redouté chef du « Centre d’application du convenable et de l’interdiction du blâmable », la milice qui a fait régner la terreur à Tombouctou durant l’occupation.

Robin van Lonkhuijsen/AP/SIPA

Ahmad al-Mahdi devant la CPI, le 30 septembre 2015. © Robin van Lonkhuijsen/AP/SIPA

Certains de ces hommes ont été entendus par la justice, tout comme les victimes. Mais l’enquête n’avance pas. « Sur les quinze, tous sont libres sauf Al-Mahdi, note Me Mariko. Certains jouent un rôle dans le processus de paix. D’autres ont même été libérés après avoir été un temps incarcéré, souvent pour des raisons politiques ». C’est le cas d’Houka Houka, libéré en août 2014 par les autorités maliennes dans le cadre des négociations avec les groupes armés, et de Boumama, que les autorités mauritaniennes ont subitement relâché en août 2015 en dépit du mandat d’arrêt international émis par la justice malienne.

Cette deuxième plainte se base notamment sur un travail de terrain mené en 2015 à Tombouctou par une équipe de la Fédération internationale des droits de l’Homme (FIDH) dirigée par un juge français à la retraite, Patrick Ramaël. Elle dit toutes les horreurs subies par de nombreuses femmes en 2012, et témoigne de ce qui reste tu dans le pays : lors de la prise des villes du Nord par le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), puis durant leur occupation par Aqmi, Ansar Eddine et le Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao), des dizaines de femmes ont été violées et/ou mariées de force, parfois au nom de la charia.

L’une d’elles, que l’on appellera Fatouma, 27 ans, raconte dans la plainte que, quatre mois après le début de l’occupation, un voisin, un jihadiste, a demandé sa main à ses parents. Ceux-ci ont refusé. La jeune fille a pris peur et a décidé de fuir vers l’Algérie. Mais son « prétendant » l’a retrouvée avant qu’elle ne franchisse la frontière, puis l’a forcée à l’épouser. Il l’a violée six mois durant avant de décider que si elle n’était toujours pas tombée amoureuse de lui, cela ne servait à rien d’insister…

Si les bourreaux directs de ces femmes ne sont pas toujours clairement identifiés, leurs chefs, eux, sont connus

Bineta (prénom d’emprunt) a vécu un calvaire plus terrible encore. Elle avait 15 ans en 2012. Un jour, trois hommes sont venus les chercher, elle et deux amies, dans sa maison. Elles ont été emmenées au commissariat. Des hommes leur ont ordonné de se déshabiller et de s’agenouiller, et les ont fouettées jusqu’au sang. Deux jours après la libération de Bineta, trois hommes sont venus demander sa main (sans préciser lequel serait l’époux). Refus de son père, menaces de mort… Le lendemain, elle était mariée et emmenée dans une maison où se trouvaient d’autres femmes. Pendant un mois, Bineta a été contrainte de « dormir » chaque nuit avec un homme différent. Elle a été violée, et battue lorsqu’elle résistait. Elle et les autres « occupantes » de la maison n’ont dû leur libération qu’à la fuite des jihadistes, en janvier 2013, alors que l’armée française s’apprêtait à reprendre la ville. Quelques jours plus tard, Bineta a découvert qu’elle était enceinte.

Des maisons comme celle dans laquelle Bineta a été enfermée, il y en avait semble-t-il plusieurs à Tombouctou. Et des témoignages comme le sien, la plainte, qui évoque un « ciblage systématique des femmes », en compte une dizaine. Si les bourreaux directs ne sont pas toujours clairement identifiés, leurs chefs, eux, sont connus. Al-Mahdi en fait partie, même si son rôle durant l’occupation reste flou – plusieurs notables de Tombouctou assurent qu’il n’a été qu’un « conseiller » d’Iyad, quand des habitants parlent de lui comme d’un homme en armes.

« Nous vivons dans le règne de l’impunité »

La Fédération internationale des droits de l’Homme (FIDH) demande depuis plusieurs mois à ce que les charges qui pèsent sur Al-Mahdi à la CPI soient élargies. Elle exige surtout que les autres figures de la terreur jihadiste soient arrêtées et jugées. Dans un rapport publié en février, l’ONG déplore l’impunité qui règne au nord du Mali : « Si les procédures engagées contre l’ex-chef putschiste de la junte militaire au pouvoir en 2012 ont avancé, les victimes des crimes commis au nord du Mali par les groupes armés rebelles, les groupes jihadistes et des exactions des forces armées maliennes n’ont pas connu d’évolution notable. Depuis 2013, les autorités maliennes ont libéré 220 personnes arrêtées en relation avec le conflit au Nord (…) Selon nos organisations, au moins 46 des personnes libérées seraient des auteurs présumés de crimes contre l’humanité, de crimes de guerre ou d’autres graves violations des droits humains ».

« Notre pays ignore l’existence de toutes ces victimes, s’irrite Me Mariko. Rien n’est fait pour les accompagner. Nous vivons dans le règne de l’impunité ». Pour lui, le procès d’Al-Mahdi à la CPI est une bonne chose, à condition qu’il ne reste pas une exception. À Tombouctou, Aïda est du même avis : « C’est bien les mausolées, il faut juger ceux qui les ont détruits, mais il n’y a pas eu que ça en 2012, dit-elle, une pointe de colère dans la voix. Quel message envoie-t-on si on ne juge que ceux qui ont détruit des bâtiments, et si ceux qui ont violé ou tué sont libres ? »