La légende de Tarzan : retour sur l’histoire d’un personnage controversé

Tarzan (Alexander Skarsgård) et son compagnon George Washington Williams (Samuel L. Jackson) dans "La légende de Tarzan". © Twitter/Warner Bros

Alors que le nouveau blockbuster "La légende de Tarzan" est sorti mercredi dans les salles françaises, des relents ethnocentristes collent toujours à la peau (de bête) du roi de la jungle. Le personnage a-t-il réussi à se défaire de son héritage controversé au fil du temps et des adaptations ?

On ne compte plus les adaptations de Tarzan, légende moderne sortie de l’imagination de l’écrivain américain Edgar Rice Burroughs il y a maintenant plus de cent ans. Cet été, c’est le réalisateur britannique David Yates (auteur des quatre derniers films de la saga Harry Potter) qui s’y attelle, avec un divertissement produit par les des studios Warner.

Tarzan 2016 : un blockbuster appuyé sur l’histoire coloniale du Congo

Sorti mercredi 6 juillet en français, ce nouveau blockbuster entend rompre avec les versions précédentes et mettre les aventures du roi de la jungle au goût du jour, en les ancrant dans le contexte de l’histoire du Congo sous l’ère coloniale.

Dans le film de Yates, on retrouve ainsi un Tarzan adulte (incarné par l’acteur suédois Alexander Skarsgård), installé en Angleterre avec sa femme Jane (Margot Robbie). Invité par le roi Léopold II à visiter le Congo, où il a passé son enfance élevé par des gorilles, Tarzan est d’abord hésitant.

C’est George Washington Williams, personnage historique (réel) emblématique de la dénonciation du régime colonial belge joué par Samuel L. Jackson, qui convainc le héros d’aller au Congo pour enquêter sur les exactions subies par la population locale, réduite en esclavage par le roi Léopold II. Tarzan et ses compagnons s’embarquent alors dans un périple semé d’embûches au Congo, sous fond de dénonciation du régime colonial de Léopold II.

Le grand méchant du film, c’est donc un émissaire belge cupide et sanguinaire (Christophe Waltz) qui tente de livrer Tarzan au chef d’une tribu africaine, « Chef Mbonga », joué par l’acteur béninois Djimon Hounsou, en échange d’un butin juteux.

Le nouveau Tarzan s’inscrit ainsi dans la lignée des reboots réadaptés aux mœurs contemporaines : le personnage de Jane est revisité en femme moderne et insoumise, et le roi de la jungle est accompagné d’un nouvel acolyte noir, dont le réalisateur assure qu’il est « le vrai héros dans le film ».

Mais cet effort de modernisation suffit-il à élever Tarzan au-delà de la dimension raciste historiquement associée à personnage ? Pas si sûr. Le héros au pagne fait toujours grincer des dents, et la toile s’agite déjà pour critiquer son aura (inévitablement?) ethnocentrique.

Tweet du 24 juin 2016 : « Comment nuancer le racisme inhérent à Tarzan? Y ajouter Samuel L. Jackson. N’est-ce pas ? »

Tarzan, un « miroir de l’impérialisme occidental »

Le personnage de Tarzan a incarné, pour des générations d’enfants et de plus grands, l’athlétisme et le courage d’un homme blanc (son nom signifie d’ailleurs « visage blanc » dans le langage simiesque inventé par l’auteur), en symbiose avec une nature hostile.

Fils de nobles anglais ayant perdu la vie dans la jungle africaine suite à une mutinerie, Tarzan (de son vrai nom John Clayton II, Lord Greystoke) est élevé par une tribu de grands singes qui lui apprennent à survivre dans la jungle. À l’âge adulte, il rencontre Jane Porter, avec qui il va s’installer aux États-Unis, puis en Angleterre.

Telle est l’histoire racontée en 1912 dans Tarzan, seigneur de la jungle, le premier roman de Burroughs, un américain né à Chicago n’ayant jamais mis les pieds en Afrique. On peut y lire les premiers mots par lesquels Jane est introduite à l’homme-singe : « Ceci est la maison de Tarzan, tueur de bêtes et d’un grand nombre d’hommes noirs ».

Ceci est la maison de Tarzan, tueur de bêtes et d’un grand nombre d’hommes noirs »

Ces quelques phrases donnent le ton pour le reste des aventures de Tarzan, et rappellent que le personnage est avant tout un « miroir de l’impérialisme occidental », selon les mots de l’historien du cinéma Régis Dubois, spécialiste de la représentation des Noirs dans le septième art, qui a livré son analyse à Jeune Afrique.

Un rapport de domination toujours très clair

 « Tarzan est l’un des premiers super-héros américains, même s’il n’a pas de pouvoirs. On l’appelle le ‘roi de la jungle’ : il est à la fois maître et sauveur du continent », indique Régis Dubois. « L’un des premiers points grotesques, c’est que cet homme semble tout maîtriser dans la jungle. Il a une force surhumaine et sait parler aux animaux, mais pas les Africains qui sont sur le continent depuis toujours… ». À noter que les origines européennes de l’homme-singe lui permettent en revanche de réintégrer la civilisation occidentale très rapidement ! 

Dans les premières adaptations cinématographiques, dont la saga tournée entre 1932 et 1948 avec Johnny Weissmuller dans le rôle de Tarzan, « le schéma de représentation des Africains est systématiquement le même : de la libération d’un personnage capturé par une tribu africaine, aux scènes d’expéditions menées avec un cortège de porteurs noirs, le rapport de domination y est toujours très clair », explique Régis Dubois.

Cette posture de supériorité persiste d’ailleurs même lorsque Tarzan agit en faveur de la population africaine : « le seul qui peut protéger les Africains et donner des leçons aux colons, c’est Tarzan, être champêtre qui règne en maître du haut de sa cabane affichant elle-même des allures de palais colonial exotique. Quant à ses compagnons africains, lorsqu’il y en a, ils ont toujours le profil du ‘bon sauvage’, serviable, venant seconder le héros blanc qui a la responsabilité de rétablir l’ordre dans le continent ».

Extraits de « Tarzan, l’Homme Singe », réalisé par W.S Van Dyke en 1932

L’Évitement du métissage

Le film de 1934, Tarzan et sa compagne, révèle quant à lui un des problèmes majeur du personnage selon Régis Dubois : « l’évitement du métissage ».

L’historien s’indigne : « Rappelez-vous quand même que Tarzan vit seul en Afrique durant toute sa jeunesse. En plus de 20 ans, on ne lui connaît aucune compagne africaine… il suffit qu’une femme blanche surgisse dans sa jungle pour qu’il se mette en couple ! ».

Régis Dubois souligne que si cet élément de l’histoire de Tarzan est déjà présent dans les livres de Burroughs, il est renforcé par les codes de censure de l’époque : « En 1934 aux États-Unis, la production de films était régie par le code ‘Hays’, qui interdisait formellement la représentation de rapports inter-raciaux ! »

L’historien affirme cependant que même après la disparition de cette loi, les versions plus récentes du film, comme le Greystoke de 1984 avec une prestation de Christophe Lambert saluée par la critique, ne changent pas grand chose au rapport de domination entre le roi de la jungle et les Africains.

Quant à la version Disney de 1999, souvent le seul Tarzan inscrit dans l’imaginaire des plus jeunes générations, les réalisateurs ont tout simplement décidé de « zapper » les Africains pour ne faire interagir Tarzan qu’avec des animaux… Un choix discutable pour contourner l’aspect problématique du personnage. 

Warner Bros, vidéo promotionnelle Twitter (capture)

‘Le triomphe de Tarzan’ , publié dans le magazine Blue Book, 1932 © Warner Bros, vidéo promotionnelle Twitter (Capture)

 

« À quand un Tarzan noir ? »

Ainsi, l’historien souligne que depuis quelques années, et surtout après l’élection de Barack Obama, les sagas et franchises cultes telles que Star Wars, Rocky et Marvel (avec, par exemple, les Quatre Fantastiques), ont toutes évolué pour intégrer des héros noirs.

Dans le cas du nouveau Tarzan, le bilan est mitigé. « Samuel Jackson, c’est seulement une étape intermédiaire, qui me semble surtout répondre aux précautions de l’industrie cinématographique qui fait très attention à ne pas être dans le viseur des audiences sensibilisées à la lutte contre les stéréotypes ».

Et d’ajouter : « Je ne pense pas que ce nouveau film puisse marquer un changement fondamental dans la franchise Tarzan : après tout, on a toujours affaire à un héros blanc imberbe qui vient sauver l’Afrique….Pourquoi ne pas inventer un Tarzan noir aujourd’hui ? ».

Bien que conféré d’une mission anti-coloniale et accompagné d’adjuvants africains, le nouveau Tarzan ne réussirait donc pas à se défaire de son héritage controversé.