Ramadan en Tunisie : des restaurateurs ouverts en journée témoignent

Par Jeune Afrique

Plusieurs café et restaurants sont restés ouverts en Tunisie pendant le ramadan. © Flickr/Ben Abdallah Abdel Karim

« Un café ouvert aujourd’hui ? » C’est la question que se posent régulièrement les « fattaras » (non-jeûneurs) à travers le pays, passant le mois du Ramadan à traquer les établissements ouverts pendant la journée. Témoignages de restaurateurs.

Si l’année précédente avait été marquée par des interventions parfois musclées de la police dans certains établissements (dont l’agression d’une jeune employée d’un café par l’ex-chef du district de la sécurité nationale à Monastir), ce mois saint fut plus paisible en Tunisie. Ou presque. Quelques tentatives d’intimidation ont été relevées, comme celles d’Adel Almi (leader du parti Zitouna, qui joue à la police religieuse en filmant les non-jeûneurs), ou un pneu brûlé devant un restaurant à Tozeur par un habitant mécontent. Mais elles ont finalement fait plus de bruit que de mal et n’ont pas dissuadé plusieurs restaurateurs, répertoriés pour la plupart sur les réseaux sociaux sous le hashtag #fater, de rester ouverts. Avec pour principal mot d’ordre : la discrétion.

En Tunisie, il n’est pas illégal de manger et de boire dans l’espace public. Ni d’ailleurs d’ouvrir son café ou son restaurant pendant le Ramadan. Accusés de n’accepter que les étrangers, certains propriétaires de cafés dans la banlieue nord de Tunis ont refusé de s’exprimer. D’autres, par contre, ont accepté avec plaisir de partager leur expérience, assumant ouvertement et sans appréhension leur choix, pour « gagner des clients » et surtout « pour ne pas perdre d’argent ». Contactés par Jeune Afrique, trois d’entre eux ont témoigné du centre-ville de Tunis, de la banlieue nord de la capitale, et de la ville de Sousse.

Georges, propriétaire du restaurant africain Chez Georges (Tunis) : 

Facebook/Chez George

Le restaurant africain Chez George, dans le centre-ville de Tunis. © Facebook/Chez George

Le travail et la religion sont deux choses différentes

C’est le premier Ramadan du restaurant, et tout s’est bien passé. Nous avons ouvert il y a six mois au centre-ville de Tunis, et c’est en partie pour cela que nous avons décidé de travailler ce mois-ci : c’est l’occasion pour nous d’accueillir et de séduire une clientèle différente, et de nous faire connaître. Mais aussi parce que le travail et la religion sont deux choses différentes. On respecte ceux qui jeûnent en tirant bien sûr les rideaux des fenêtres (pour ne pas être vus de l’extérieur), mais j’ai un loyer à payer et je ne peux pas me permettre de fermer. Au début du Ramadan, mon comptable m’avait écrit en me faisant comprendre que ce que je faisais n’était pas bien moralement. Mais après quelques jours il a dû se rendre à l’évidence : j’étais dans les règles, je ne forçais personne à venir, et il était bien placé pour savoir que pour sortir, l’argent doit d’abord entrer !

C’était surtout des Occidentaux travaillant dans le coin et des étudiants subsahariens qui venaient manger ici pendant le Ramadan, mais il y avait aussi plusieurs Tunisiens, curieux de découvrir de nouveaux plats. Vous savez, quelques personnes entraient parfois dans le restaurant en cherchant immédiatement à se justifier : « Wallah je prends des médicaments » ou « je suis diabétique ». Moi ça me fait sourire et je leur dit que tout le monde est le bienvenu ici ! Un de mes employés est musulman, et il n’a aucun problème non plus à travailler et à accueillir des gens, peu importe leur religion.

Chez Georges, on travaille dans la bonne humeur, et rien ni personne n’est venu nous l’enlever pendant ce mois du Ramadan. Ce qui m’a posé plus de problème en fait avec ce restaurant, c’est ma couleur de peau. Je viens du Cameroun et cela fait maintenant cinq ans que je vis en Tunisie. Le racisme, j’ai appris à vivre avec. Ça a été difficile pour moi de réaliser mon projet de restauration ici, et la municipalité a envoyé plusieurs personnes après son ouverture pour vérifier que j’avais bien le droit de travailler. Donc après tout ça, rien ne me fera reculer !

Khaled, gérant du café Le Zéphyr (La Marsa) : 

Facebook/Le Zéphyr

Café Le Zéphyr, à la Marsa. © Facebook/Le Zéphyr

Pendant le mois du Ramadan, j’explose mon chiffre d’affaire

Nous ouvrons jour et nuit pendant le Ramadan tous les ans depuis 2011. Notre clientèle vient surtout des quartiers populaires de La Marsa, et est plutôt jeune. Nous sommes situés au troisième étage d’un centre commercial, isolés de la vue des passants, donc nous n’avons pas besoin de couvrir les portes et fenêtres. Par contre, par respect pour les habitants, nous n’ouvrons notre terrasse avec vue sur mer que le soir, après la rupture du jeûne. En journée, certains viennent pour manger, mais la plupart des personnes viennent prendre un café ou fumer une cigarette. Et puis il y a ceux qui ont trop chaud, ceux qui sont malades ainsi que les personnes âgées. Parfois, on retrouve les mêmes personnes avec des amis dans la journée, et en famille le soir. Vous savez, la Tunisie est un des pays arabes les plus ouverts par rapport à ça, les Tunisiens sont plus tolérants.

Nous connaissons une grosse crise économique, et le fait de fermer boutique aujourd’hui devient un luxe. Surtout que, pendant le mois du Ramadan, j’explose mon chiffre d’affaire : le lundi me rapporte la même chose qu’un samedi hors période de jeûne ! Et je dois embaucher en conséquence, pour avoir une équipe de jour et une équipe de nuit.

Certaines années ont été plus tendues que d’autres, mais même avec le parti islamiste au pouvoir, nous n’avons pas eu de problème majeur. Ce Adel Almi [qui s’est rendu au café Zéphyr le 11 juin en interpellant les clients et en reprochant au gérant d’ouvrir pendant le mois saint], un prédicateur de rien du tout, il fait beaucoup de bruit pour rien. Il n’a pas empêché les gens de venir, au contraire. Nous travaillons dans le respect de la loi et d’autrui. Nous accueillons les non-jeûneurs comme les jeûneurs, que nous sommes aussi ravis de recevoir le soir, après la rupture du jeûne.

Sélim, co-gérant du TAO – Sushi & Bar (Sousse) : 

Facebook/TAO-Sushi & Bar

Le TAO-Sushi & Bar à Sousse. © Facebook/TAO-Sushi & Bar

Tout est ouvert, comme d’habitude

Nous avons lancé, Zyed et moi, ce restaurant spécialisé en sushis il y a deux ans à Sousse. C’est la première fois que nous travaillons en journée pendant le Ramadan, et après l’attaque de l’été dernier, la ville veut se relever. Les touristes commencent à revenir, et la plupart des restaurants sont restés ouverts, comme d’habitude. La seule différence c’est l’absence d’alcool. Notre clientèle est composée principalement d’étrangers, mais nous faisons aussi des livraisons à domicile, et beaucoup de jeunes y trouvent leur compte avec notre carte de sushis, burgers, crêpes, gaufres, etc.

Avant le début du Ramadan, nous avions appelé la police touristique pour demander les horaires auxquels nous aurions le droit d’ouvrir, et s’il y avait d’autres exigences. Les officiers nous ont répondu que nous pouvions ouvrir quand et comme nous le souhaitions. Bien sûr, la sécurité était plus renforcée que jamais, avec des patrouilles partout toute la journée. Donc aucun incident à déplorer, et nous n’avons reçu aucune critique concernant notre ouverture pendant le Ramadan. Nous espérons tous une meilleure saison touristique cet été et que tout se passe bien… comme pendant le Ramadan !

 

 

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