Ce jour-là : le 30 juin 1936, Haïlé Sélassié s’adresse à la Société des Nations

L'empereur d'Éthiopie Haïlé Selassié en 1963. © Archives Jeune Afrique

En juin 1936, l'Empereur d'Éthiopie Haïlé Sélassié prononce un discours à la tribune de la Sociétés des Nations à Genève. Son pays, qui jusque-là avait su préserver son indépendance lors des conquêtes coloniales européennes, vient d’être envahi par l'Italie fasciste.

C’est un petit homme frêle, à la barbe soignée, vêtu d’un sombre et long manteau qui monte à la tribune de la Société des Nations. D’un air sobre et solennel, le Négus d’Éthiopie Haïlé Sélassié 1er s’apprête à prononcer un discours historique. Dès les premiers mots de l’Empereur,  les cris et les huées des fascistes italiens présents résonnent dans la vaste pièce. L’atmosphère est si tendue dans la salle de conférence que la décision est prise d’éteindre les lumières pour quelques instants afin de calmer les esprits. L’empire éthiopien vient de vivre une tragédie, le seul pays ayant résisté au « Scramble for Africa », la ruée vers l’Afrique du XIXème siècle, vient d’être envahi par l’Italie de Mussolini.

Le spectre de la bataille d’Adoua

Ce 30 juin 1936, c’est un empereur en exil qui s’adresse à la communauté internationale. L’Italie fasciste de Mussolini vient de se venger de la défaite d’Adoua du 1er mars 1896. Lors de la première guerre italo-éthiopienne, entre 1885 et 1896, les armées italiennes avaient été décimées par les troupes du Négus Ménélik II, mettant ainsi un coup d’arrêt aux velléités d’expansion coloniale du royaume italien. Repoussés hors du territoire éthiopien, les Italiens s’étaient contentés d’occuper et coloniser l’Érythrée et la Somalie italienne.

L’empire abyssin et le royaume d’Italie développent cependant des relations diplomatiques dans la première moitié du XXème siècle. De multiples traités sont signés, notamment le traité de paix et d’amitié de 1928 prévu pour une durée de vingt ans… qui n’en durera que six.

En décembre 1934, plusieurs accrochages entre l’armée éthiopienne et l’armée coloniale italienne ont lieu à Welwel, une oasis fortifiée occupée par l’armée coloniale italienne, située dans le désert de l’Ogaden en territoire éthiopien. L’Italie et l’Éthiopie étant toutes deux membres de la Société des nations, Haïlé Sélassié tente de régler pacifiquement ce conflit en passant par l’instance supra-nationale… Celle-ci se contente de renvoyer les deux protagonistes dos à dos malgré l’existence de multiples traités de non-agression. L’incident du Welwel marque les prémices de la future invasion de l’Empire d’Éthiopie.

« Dès le début du conflit, le gouvernement éthiopien a demandé un règlement par des moyens pacifiques ». Toujours dans un souci d’apaisement, le Négus annonce le 25 septembre 1935 que ses troupes sont placées à 30 kilomètres de la frontière pour éviter tout affrontement. Rien n’y fera. Mussolini ordonne le 3 octobre 1935 à ses troupes stationnées dans la colonie érythréenne d’entrer en Éthiopie.

Retrouvez ci-dessus une courte vidéo témoignant de la tension dans la salle de Conférence lors de la prise de parole de l’Empereur Haïlé Sélassié

Un Empereur en exil s’adresse au monde

« C’est pour défendre un peuple qui lutte pour son indépendance millénaire que le chef de l’Empire d’Éthiopie est venu à Genève pour remplir ce devoir suprême, après avoir lui-même combattu à la tête de ses armées. » Contrairement à la tradition impériale, Haïlé Sélassié ne choisit pas de mener ses troupes au combat jusqu’à sa propre mort sur le champ de bataille. L’hésitation est grande après sa retraite dans la ville de Gore, capitale provisoire. Doit-il rester en Éthiopie pour continuer la guerre bien que son armée ait subi une déroute sans précédent, ou doit-il s’exiler afin de faire entendre la voix de son peuple à la communauté internationale ? Alors que « les patriotes », une résistance populaire, se forme, le 1er mai 1936 le Conseil de la Couronne préconise l’exil du Négus à Londres via Djibouti afin de porter la lutte sur le terrain diplomatique.

En s’adressant à la tribune de la Société des Nations, Haïlé Sélassié se fait le porte-parole de son peuple qui vient de connaître une agression et une invasion d’une rare violence. « Je suis venu en personne, témoin du crime commis à l’encontre de mon peuple, afin de donner à l’Europe un avertissement face au destin qui l’attend si elle s’incline aujourd’hui devant les actes accomplis ». Cette guerre d’invasion coloniale en Afrique menée par l’Italie de Mussolini a été minutieusement préparée, tant sur le plan militaire que sur celui de la tromperie diplomatique. En plus de la dénonciation de l’invasion de son pays, le Négus en s’exprimant à la tribune de la SDN, vient mettre en garde l’Europe contre les événements qui l’agiteront bientôt. L’invasion de l’Éthiopie par les forces fascistes italiennes a en outre donné lieu à des massacres et des gazages massifs des populations civiles.

Néanmoins, sa venue dans l’enceinte de la SDN, créée à l’issue de la Grande Guerre pour préserver la paix mondiale, est un échec pour cette institution. En effet, le conflit entre l’Italie et l’Éthiopie couvait depuis le début des années trente, et la Société des Nations s’était montrée incapable d’empêcher l’escalade militaire.

Un discours remarqué, mais qui n’empêche pas l’impérialisme italien

« Outre le Royaume du Seigneur, il n’est pas sur cette terre une nation qui est supérieure à une autre. S’il arrive qu’un gouvernement fort estime qu’il peut impunément détruire un peuple faible, alors que l’heure sonne pour que les gens faibles de faire appel à la Société des Nations pour rendre son jugement en toute liberté. Dieu et l’histoire se souviendront de votre jugement. » En s’exprimant ainsi,  Haïlé Sélassié se fait bien évidemment le porte-parole de son peuple victime d’une invasion, mais aussi d’un anticolonialisme qui s’insurge contre les agressions d’États fort. La postérité du discours est ambivalente : la prise de parole de l’Empereur est remarquée et s’inscrira dans l’Histoire, cependant le discours ne fera pas bouger les lignes des puissances alliées de l’Éthiopie. Le Négus devra attendre le début de la Seconde Guerre mondiale pour assister à la mobilisation des troupes britanniques, belges et françaises aux cotés de la résistance éthiopienne. Une reconquête qui se terminera par la libération du pays le 5 mai 1941.

De retour sur le trône en 1941, le Négus conservera une stature internationale, notamment au travers de la création de l’Organisation de l’Unité Africaine en 1963 à Addis-Abeba, et du culte quasi-divin que le mouvement rastafari lui voue. Mais dans une société éthiopienne en pleine ébullition qu’il souhaite moderniser sans réformer, le Négus sera victime d’un coup d’État le 12 septembre 1974, commis par le Derg, une junte militaire. Il décédera le 27 août 1975 dans des conditions mystérieuses.

Retrouvez ci-dessus une courte allocution de l’Empereur Haïlé Sélassié s’exprimant en français quelques heures avant sa prise de parole à la tribune de la Société des Nations.

Vous pouvez consulter le discours en intégralité dans sa version bilingue : amharique et français par le biais de la numérisation de l’exemplaire original en suivant ce lien.

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