Syllart Records : Binetou Sylla, la belle et label

Binetou Sylla, responsable du label Syllart Record à Paris 18ème. © Camille Millerand/J.A

Fille du producteur de musique africaine Ibrahima Sory Sylla, cette jeune femme passionnée d'histoire entend bien poursuivre l'oeuvre paternelle.

Comme beaucoup de « filles de », Binetou Sylla a la pression. « Un peu, c’est vrai, avoue-t-elle. Mais ça ne m’empêchera pas de poursuivre son combat. » Ce combat, c’est celui d’Ibrahima Sory Sylla, son père, immense producteur de musiques africaines, décédé il y a un an, le 30 décembre 2013.

Pour ceux qui ne connaissent pas ce pionnier, c’est lui qui a déniché et fait découvrir au monde Salif Keita, Alpha Blondy, Africando, Oumou Sangaré, Ismaël Lo… pour ne citer qu’eux ! Sa fille aînée, Binetou, qui nous intéresse aujourd’hui, a 26 ans. Elle est assez grande, voire longiligne, et pèse à peine 50 kg. « J’ai toujours été mince, ça vient de mes origines peules », dit-elle en souriant. Vu qu’elle a un planning très chargé, on a mis un peu de temps à lui mettre la main dessus. C’est elle qui gère – avec sa mère – Syllart Records, le label de son père. Sur le papier, on pourrait croire qu’être à la tête d’une telle entreprise est une aubaine, mais Binetou Sylla sait qu’on l’attend au tournant.

« Et c’est normal. Je suis une fille dans un milieu d’hommes. Je suis jeune dans un milieu de « vieux ». Je dois donc prouver à tout le monde ce que je vaux. Mon père voulait que le patrimoine musical africain soit conservé. Conscient que son heure arrivait, il a renommé la société en juin 2013 et nous a désignées, ma mère et moi, comme gérantes. Mais ce n’est que sept mois avant son décès qu’il a passé officiellement la main. Il ne l’a pas fait avant par pudeur, mais aussi parce que ce n’est pas simple de se dire qu’on va mourir. J’ai accepté avec plaisir parce que je sais qu’il voulait que ce qu’il a entrepris il y a trente-quatre ans, en 1981, ne meure jamais. »

Elle avait dans l’idée de poursuivre un doctorat d’histoire, mais le destin en a décidé autrement.

Un petit retour en arrière s’impose. Début des années 1970, Ibrahima Sylla quitte le Sénégal pour la France, à 21 ans, pour étudier l’économie. Passionné de musiques afro-cubaines et de soul américaine, il change radicalement de chemin et se lance dans la musique. « Il a rencontré ma mère au hasard d’un voyage d’affaires à Bamako, où il produisait Salif Keita. Ça a été le coup de foudre immédiat. Il l’a épousée quelques mois plus tard et il est revenu poser ses valises en France », raconte, un brin nostalgique, la jeune fille. Binetou Sylla, première-née, grandit en banlieue parisienne, à Villiers-sur-Marne. Une enfance plutôt heureuse aux côtés de ses trois soeurs et de son frère.

Gamine, elle fait du tennis et « surtout pas de musique », précise-t-elle en rigolant. « Mon grand-père était un notable, un chef religieux de la confrérie musulmane soufie installé au Sénégal. Quand mon papa lui a annoncé qu’il voulait faire de la musique, sa réaction a été violente. Il le lui a interdit. Alors mon père, de façon inconsciente, ne nous a jamais encouragés à faire de la musique, mais à en écouter, ça oui ! ». Du sport et des études… Binetou décroche un bac littéraire : « Dès que je suis entrée à la fac, je savais que je voulais être historienne. » Passionnée, elle se donne à fond et obtient une mention très bien pour son master traitant de l’histoire de l’Afrique.

Avant que son père ne s’éteigne, elle avait dans l’idée de poursuivre un doctorat d’histoire, mais le destin en a décidé autrement. Elle se consacre désormais pleinement à Syllart Records. Encore que… « Ce que je fais aujourd’hui, c’est carrément en relation avec l’histoire de l’Afrique ! Quand les choses seront bien lancées, je n’exclus pas de finir mon doctorat », dit-elle, comme pour s’en persuader. Son jeune âge et son inexpérience n’empêchent pas une certaine maturité. « Vous savez, j’ai grandi dans ce milieu musical. Il y a toujours eu des artistes à la maison. J’ai baigné dans ce milieu et je sais ce qu’il faut faire pour que cela fonctionne. J’espère juste que les artistes me feront confiance comme ils ont fait confiance à mon père. »

Pour gagner cette confiance, Binetou Sylla est partie deux mois au Mali. « Je n’oublie pas que ma fonction première est de produire des artistes. Je suis à la recherche de nouveaux talents : j’ai la chance d’avoir pas mal de collaborateurs partout en Afrique francophone pour repérer de nouvelles pépites, mais je suis moi-même allée voir chanter des artistes jusqu’au fin fond des bars. » Durant son voyage, un jeune chanteur de folk a attiré son oreille. « Je l’ai rencontré plusieurs fois à Bamako. Il y a encore quelques détails à finaliser, mais je crois que je vais le produire », dit-elle simplement, comme si elle en avait signé beaucoup d’autres auparavant. Pour signifier aux artistes qu’elle est bien la « fille de son père », la jeune femme s’est rendue dans le quartier de Quinzambougou, à Bamako, où Sylla senior avait racheté en 2006 le plus célèbre studio d’enregistrement du pays à un certain Ali Farka Touré.

Binetou et Syllart Records viennent de rééditer le disque des Ambassadeurs du motel de Bamako, groupe malien mythique des années 1970.

« L’endroit avait besoin d’une nouvelle dynamique, mais le studio Bogolan sera toujours au service des artistes. Il est aussi, pour moi, un espace essentiel de création, et je compte bien y tester de nouvelles sonorités avec la jeune génération de musiciens. Et Dieu sait qu’ils sont nombreux ! » Des paroles suivies d’actes : Binetou et Syllart Records viennent de rééditer le disque des Ambassadeurs du motel de Bamako, groupe malien mythique des années 1970. L’avenir s’annonce excitant, avec la création annoncée d’une fondation panafricaine. « La musique est notre richesse. Elle fait partie de notre patrimoine. Parfois, on a tendance à l’oublier. » Binetou Sylla, qui est bien la fille de son père, ne l’oubliera pas.

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