Égypte : 19 morts au Caire en marge d’un match, la police accusée d’avoir tiré à la chevrotine

Le père d'un supporteur de Zamalek décédé le 8 février lors de heurts avec la police au Caire. © Hamada Elrasam/AFP

Presque trois ans jour pour jour après les violences de Port-Said où 74 personnes ont perdu la vie, c’est un nouveau drame qui vient endeuiller le football et toute la nation égyptienne. Au moins 19 supporteurs de Zamalek sont morts dimanche soir dans des heurts avec la police. Une bousculade mortelle selon les autorités ; une répression extrêmement brutale des forces de police, selon les témoins.

Ils étaient quelques milliers à avoir eu le droit de se munir d’un ticket pour assister au match de dimanche 8 février au soir qui opposait Zamalek, l’un des clubs de foot les plus importants d’Égypte, à l’ENPPI (du nom de la compagnie Engineering for the Petrolium & Process Industries). L’ouverture du stade au public était déjà en soi un évènement. Depuis le drame de Port-Said qui a couté la vie à 74 supporters du club d’Al-Alhy, le 1er février 2012 dans des circonstances encore non élucidées, la quasi-totalité des matches se jouent à huis-clos. Que s’est-il passé ?

La version des autorités

10 000 places auraient été vendues et distribuées par les clubs selon la Fédération de football et les autorités. "Beaucoup moins", selon les supporters. Une injustice qui aurait poussé de nombreux fans, beaucoup membres des Ultras White Knights, les Ultras de Zamalek, à se masser à l’entrée du Stade de l’armée de l’air, au Caire, avant le match pour négocier une entrée. L’ambiance est plutôt festive, mais très vite, les esprits s’échauffent et certains tentent d’escalader l’enceinte. C’est  la pression de la foule sur les grilles qui aurait provoqué la mort de 19 supporters, selon les déclarations officielles. "Les corps présentent de nombreuses ecchymoses et certains ont la nuque brisée", a affirmé Khaled al-Khatib, le chef des services de secours, insistant qu’"aucun ne porte de blessure par balle ou plomb."

Seul Omar Gaber, figure bien connue de l’équipe de Zamalek, refuse de poursuivre le jeu. Il est suspendu dans la foulée.

Lacrymogène et chevrotine

Pourtant les témoignages sont sans ambigüité. Ahmed Bishoy a encore son short de foot et ses crampons. Il a de larges écorchures sur les tibias "Je ne comprends pas ce qui s’est passé. Ils ont sorti leurs armes et leurs gaz, je n’ai pas réussi à ramasser mes amis en train d’asphyxier", raconte-t-il dans un sanglot. "Ils nous ont forcés à nous reclure sous une structure métallique mais elle s’est écroulée. On était coincés, la police nous tirait des lacrymos et des cartouches de chevrotine". Des propos appuyés par d’autres témoignages et des vidéos montrant les forces spéciales viser la foule à une distance extrêmement faible, mortelle, et ramasser les munitions tombées au sol "pour ne pas laisser de trace", assure un autre Zamalekien. "Ils pensent que personne ne va voir ça", lance-t-il avec dédain.

"The show must go on"

Alors que le drame se déroule, le match est pourtant lancé. Malgré les cris et les supplications des fans présents dans le stade pour tenter d’arrêter le match, celui-ci se poursuit. Seul Omar Gaber, figure bien connue de l’équipe de Zamalek, refuse de poursuivre le jeu. Il est suspendu dans la foulée.

La visite de Poutine fait la une des journaux

Toute la nuit et jusqu’au petit matin, devant la morgue où les corps des victimes sont sortis, un par un dans des linceuls blancs, a régné une ambiance dramatique. Des cris et des pleurs étouffés par les protestations de parents en colère frappant contre les portes métalliques de la salle d’autopsie. Les autorités ont annoncé 22 décès avant de revoir leur estimation à la baisse à 19. Du côté des Zamalekiens, on affirme que le bilan est plus lourd : une trentaine de morts et autant de blessés. Certaines familles assurent même avoir été forcées de signer des attestations de "mort par suicide".

"Ils tuent tout le monde", lance ce jeune homme venus se recueillir auprès de ses amis "si vous n’êtes pas d’accord avec eux, ils vous tuent, c’est tout !", en faisant référence à l’engagement révolutionnaire bien connu des Ultras qui ont activement participé à la révolution de 2011. Depuis trois ans, les supporters de foot, au même titre que de nombreuses figures d’opposition au régime, font l’objet d’une répression extrêmement violente, chapeautée par le président du club de Zamalek lui-même, Mortada Mansour, qui assure régulièrement dans les médias qu’ils sont "des terroristes à exterminer". "Le pire c’est qu’une majorité d’Égyptiens croient à ça", lâche Mohamed al-Zeiny à l’entrée de la morgue. Résultat, lundi matin, les journaux égyptiens ne relataient pas le drame de la veille à leur une. C’est la visite de Poutine qui est mise à l’honneur.

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Jenna Le Bras, au Caire