Droits fonciers – Carlos Lopes : « La terre deviendra une ressource rare en Afrique »

Carlos Lopes, lorsqu'il était Secrétaire exécutif de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique, à Paris le 18 novembre 2015. © Vincent Fournier/JA

"Les petits agriculteurs peuvent détenir la clef d’une transformation réussie de l'agriculture. Il est indispensable de repenser et de reconsidérer leur place dans l’économie", estime le secrétaire exécutif de la Commission économique pour l'Afrique (CEA) à l'occasion de la diffusion par "Jeune Afrique" du webdocumentaire "Et Maintenant nos terres" consacré aux oppositions paysannes à des cas d'expropriations foncières de large échelle, récurrentes sur le continent.

Jeune Afrique : Comment les agriculteurs africains pourraient-ils augmenter leur productivité ?

Carlos Lopes : Il est important de toujours se rappeler que le véritable visage des producteurs locaux africains est quelquefois révélé par ces femmes sans terre qui continuent à travailler avec une houe sur moins d’un hectare et ont un accès limité à tous les actifs (terre, eau), outils (tracteurs, irrigation et matériel de stockage), connaissances et systèmes de soutien (services de vulgarisation, TIC) qui font une grande différence.

La bonne nouvelle c’est que la productivité peut être augmentée. Les petits producteurs ont montré, à travers toute l’Afrique, qu’ils sont capables d’augmenter les rendements de leurs cultures en changeant simplement leurs techniques ou en se tournant vers des variétés améliorées. Au Malawi, au Kenya, au Ghana et plus récemment au Nigéria, de petits agriculteurs ont montré comment on peut augmenter les rendements du jour au lendemain quand les intrants agricoles, les subventions appropriées, le soutien au crédit et d’autres incitations indispensables sont fournis pour augmenter la production.

Notre base de connaissances actuelle n’est pas suffisante mais il y a lieu plutôt de changer complètement de paradigme.

Il ne nous faut pas perdre de vue que pour augmenter la productivité agricole, il faudra que les pays tirent parti de l’innovation, de la finance et de la technologie en utilisant différents modèles. Notre base de connaissances actuelle n’est pas suffisante mais il y a lieu plutôt de changer complètement de paradigme.

En ce sens, les États pourraient-ils en faire davantage ?

Evidemment que les gouvernements africains peuvent faire davantage. Il faut un leadership fort, de la détermination pour faire plus. Selon une récente étude de la CEA sur les moyens d’augmenter les ressources nationales, les recettes fiscales totales du continent ont augmenté, passant de 331 milliards de dollars en 2009 à 527,3 milliards en 2012.

Il subsiste de nombreuses brèches et fuites à colmater, et une administration fiscale plus efficace pourrait contribuer à améliorer les recettes. Celles-ci permettront à l’Afrique de prendre sa destinée en mains, et notamment de faire du continent un grenier mondial.

En face, il est essentiel de consacrer principalement les dépenses à certains segments de la société tels que les petits agriculteurs, les femmes et les jeunes. Les pays devraient également promouvoir des techniques d’agriculture durable susceptibles de profiter aux agriculteurs pauvres plus qu’aux grosses entreprises agroalimentaires. Des pays tels que l’Éthiopie et le Rwanda, qui ont augmenté la part de leur budget consacrée à l’agriculture, ont récolté des dividendes d’une telle initiative.

Pourquoi le continent a encore du mal à nourrir sa population malgré ses potentialités agricoles exceptionnelles ?

Il ne fait aucun doute que l’agriculture africaine n’a pas répondu aux attentes ! Il est indispensable de repenser et de reconsidérer la place dans l’économie des petits agriculteurs, qui peuvent détenir la clef d’une transformation réussie de l’agriculture.

La famine en Afrique n’est pas qu’une question d’agriculture ; c’est aussi, en partie, une conséquence essentielle de la gouvernance dans son sens le plus large.

Tout d’abord, le secteur est toujours dominé en Afrique par l’agriculture de subsistance. 80 % des terres cultivées sur le continent sont des parcelles individuelles de moins d’un hectare. Des exploitations agricoles de petite taille, voire de taille minuscule, n’ont pas les moyens de s’offrir des techniques agricoles avancées et ne peuvent, par conséquent, obtenir que de très faibles rendements, à peine suffisants pour couvrir les besoins nutritionnels des petits exploitants agricoles.

Deuxièmement, le rendement agricole en Afrique, le plus bas dans le monde, ne peut tout simplement pas suivre le rythme de croissance de la population, parmi les plus rapides de la planète.

Troisièmement, l’agriculture africaine est encore paralysée par sa forte fragmentation à tous les niveaux, avec d’un côté les agriculteurs, et de l’autre des marchés des intrants et des produits agricoles.

Si les leviers que vous indiquez sont connus, pourquoi les importations massives de denrées alimentaires se poursuivent-elles ?

J’aimerais souligner ici que la famine en Afrique n’est pas qu’une question d’agriculture ; c’est aussi, en partie, une conséquence essentielle de la gouvernance dans son sens le plus large, une gouvernance qui n’a pas su s’attaquer efficacement et de manière décisive aux causes fondamentales de l’insécurité alimentaire. L’élimination de l’insécurité alimentaire passe par une approche multidisciplinaire et intégrée qui cible les racines de la famine, notamment en améliorant le pouvoir d’achat des populations et en mettant en place des programmes de protection sociale.

Quelle est la manière la plus intelligente de traiter la question des droits fonciers ?

Permettez-moi tout d’abord de commencer par dire ce que nous ne devrions certainement pas faire : adopter une approche unique et passe-partout, qui a été un échec.

Il est évident que les questions relatives aux droits fonciers se poseront différemment selon le contexte régional ou national.

Les pays africains doivent s’attaquer aux problèmes fonciers majeurs qui entravent leur transformation économique et sociale. Cela pose la question de méthodologie et d’approche. L’Union africaine avec le soutien de la CEA et la Banque africaine de développement (BAD) a élaboré des Cadres et lignes directrices sur les politiques foncières en Afrique, qui fournissent aux pays africains des indications générales sur la façon de faire face à leurs problèmes fonciers. Fondamentalement, ces pays sont appelés à développer des politiques foncières globales nationales, localement conçues et fondées sur une approche participative afin de répondre à leurs besoins particuliers.

Parmi les questions les plus critiques qui se posent partout sur le continent figure celle des droits fonciers coutumiers. Ceux-ci constituent, à l’heure actuelle, le régime foncier dominant sur lequel repose la propriété des terres de la majorité des populations rurales africaines. Se conformant aux Cadre et lignes directrices sur les politiques foncières en Afrique, la nouvelle génération des politiques et des lois foncières nationales reconnaît à présent les droits fonciers coutumiers et assure aux femmes africaines l’accès à la propriété des terres.

Mettre en perspective la perception commune d’un continent riche en terres arables disponibles

Le plus important c’est de mettre en œuvre ces lois et politiques en tenant compte des spécificités des pays. Cela peut se faire grâce à des systèmes d’administration des terres innovants qui sont décentralisés, rentables et accessibles à la majorité de la population ; ces systèmes doivent assurer une couverture complète du territoire national. L’expérience des pays comme le Rwanda est prometteuse à cet égard, s’agissant notamment de l’utilisation de la technologie moderne. Elle montre par ailleurs qu’il est possible de sécuriser les droits fonciers des populations et de cartographier le territoire national. Les autres pays ont beaucoup d’enseignements à en tirer.

Quelle approche de la question de ressources foncières africaines pourrait permettre au continent de tenir bon avec les deux milliards d’habitants qu’il abritera en 2050 ?

La plupart des études indiquent que près de 60% des ressources disponibles en terres arables du monde se trouvent en Afrique. Toutefois, il convient de mettre en perspective la perception commune d’un continent riche en terres arables et disponibles qu’on a de l’Afrique. La population actuelle du continent est estimée à 1,2 milliard d’habitants ; elle devrait doubler entre 2015 et 2050, pour atteindre 2,4 milliards d’habitants. Conséquence de cette situation, la terre deviendra une ressource rare sur le continent et la concurrence pour l’accès aux ressources foncières et leur conservation une source importante de conflits locaux, nationaux et régionaux.

L’intensification de l’agriculture, plus qu’une option, est une nécessité pour l’Afrique, qui aura à nourrir une population de plus en plus nombreuse avec la même quantité de terres.

Une autre amélioration importante à apporter dans le secteur des terres consiste à faciliter le développement et le fonctionnement de marchés fonciers solides, qui permettent un transfert transparent et sécurisé des droits fonciers entre utilisateurs des terres, et donc un accès plus facile aux terres pour les agriculteurs désireux d’étendre la taille de leur exploitation, ainsi que pour les investisseurs nationaux et étrangers. Enfin, rendre le secteur agricole plus attrayant en facilitant l’accès à la terre et au crédit recèle un immense potentiel de création d’emplois pour les jeunes.

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