Fondation Zinsou : Cuba mi amor…

Sur les murs de la Fondation Zinsou, des dizaines de pochettes de disques. © Antoine Tempé pour J.A.

À l'occasion de ses dix ans, la Fondation Zinsou se détourne momentanément de l'art contemporain et présente une exposition consacrée aux musiques africaines. Et, notamment, à l'influence des sonorités cubaines sur le continent.

Côtes ouest-africaines, entre 1930 et 1950. Des marins cubains débarquent le long du littoral atlantique. Dans leurs bagages, leurs gramophones et leurs 78 tours préférés. Rapidement, des airs de pachanga, de cha-cha-cha et de boléro envahissent les quais de Dakar, de Conakry et de Cotonou, puis les rues de Léopoldville et de Brazzaville, grâce aux boîtes de nuit et aux stations de radio lancées dans les deux capitales à un mois d’intervalle, en 1943. Conquis, les orchestres locaux rejouent inlassablement les standards diffusés sur les ondes : Guantanamera, El Manisero… C’est comme un retour aux sources pour la musique cubaine, après des siècles d’errance.

À Cotonou, jusqu’à la fin du mois de mai, l’exposition "African Records" organisée par la Fondation Zinsou offre de (re)découvrir, entre autres, ces influences cubaines sur les musiques africaines. Elle ressuscite l’âge d’or des sons afro-cubains, popularisés par les chanteurs et musiciens locaux fascinés par les sonorités venues d’Amérique latine. Cinq pays se sont jetés corps et âme dans cette aventure : les deux Congos, le Sénégal, le Bénin et la Guinée-Conakry. Une saine émulation qui donna à l’Afrique ses plus grands ensembles musicaux, dont le San Salvador, l’African Jazz et l’OK Jazz.

L’engouement pour ce genre musical fut particulièrement fort au Congo, où il prit des accents de rumba et s’imposa. Il faut dire que les conditions étaient réunies. Dès la fin des années 1940, une industrie musicale émergeait au Congo belge, avec la création de maisons de disques (Ngoma, Opika, Esengo), de studios et d’une usine de pressage. Pour l’historien Elikia M’Bokolo, qui évoque la genèse de la rumba dans Afrique noire, histoire et civilisation, "c’est au milieu des années 1950 que la "cubanisation" de la musique africaine se manifesta clairement, au travers de chansons déclinées dans un espagnol "bantouisé"".

Les Africains libèrent la musique de son carcan

On chante alors phonétiquement et ça marche ! Fondateur du très fameux groupe Africando, Ibrahima Sylla, décédé en 2013, a ainsi confié que Tabu Ley ne comprenait rien aux paroles de Paquita, l’un de ses plus grands succès. Pour le commissaire de l’exposition, Florent Mazzoleni, qui rapporte la confidence, "il y avait chez ces musiciens une capacité déconcertante à chanter à l’oreille ce qu’ils entendaient".

Ainsi, tous les orchestres d’Afrique de l’Ouest connaissent sur le bout des doigts les standards de Celia Cruz, bien entendu revisités à la sauce africaine. Si certains puristes continuent de s’offusquer du résultat, les plus indulgents leur opposent l’argument du métissage : une polyphonie de guitare qui remplace le piano adopté par les Cubains. "Et ce qui plaît aussi, précise Mazzoleni, ce sont ces légères distorsions introduites dans une musique cubaine jugée trop sérieuse, classique, formalisée par les codes européens. Les Africains la libèrent de son carcan avant de la restituer."

Le Congo des années 1950, c’était une infinité d’orchestres professionnels – plus de 600 au Congo-Kinshasa – qui se revendiquaient de ces influences. C’était aussi des musiciens et des artistes angolais ayant fui la colonisation portugaise pour vivre de leur art. Selon M’Bokolo, le président Omar Bongo Ondimba racontait à l’envi ses longues soirées de fête alors qu’il était étudiant : elles commençaient à Brazzaville et s’achevaient à Kinshasa, au Congo Bar, où les orchestres se faisaient connaître, appuyés par des sponsors. Très vite, des commerçants au flair aiguisé avaient saisi l’enjeu. Ils finançaient les groupes en leur vendant à crédit des instruments de musique ou en produisant leurs chansons.

De grands bals où dominent les rythmes afro-cubains

Du côté du Sénégal, on érige la musique afro-cubaine au rang d’art de vivre. Pour la Fédération des étudiants d’Afrique noire des années 1950, les congrès se terminaient toujours par de grands bals où dominaient les rythmes afro-cubains. Tous les leaders de la fédération étaient réputés être de bons danseurs. Étudiant à Paris, Senghor écumait déjà les bals dans les années 1930, à la recherche des sons cubains. Le Sénégal vit ainsi l’éclosion de groupes tels que le Star Band de Dakar ou encore l’Orchestra Baobab. Ailleurs, le Bembeya Jazz national en Guinée ou les Maravillas de Mali mirent eux aussi les musiques cubaines à l’honneur.

Cet ample mouvement s’est intensifié avec l’arrivée de Fidel Castro. Le régime révolutionnaire a envoyé sur le continent de nombreux émissaires politiques, dont Che Guevara, qui furent autant d’ambassadeurs de la musique cubaine. Doyenne des formations cubaines, l’Orquesta Aragón mène plusieurs tournées en Afrique, à partir de 1971, et acquiert une immense popularité. Aragón est d’ailleurs le créateur d’un rythme spécifique inspiré de ses expériences ouest-africaines, le chalonda.

Par comparaison, l’influence des États-Unis reste assez marginale. En 1956, Louis Armstrong est accueilli de manière fastueuse en Gold Coast (nom du Ghana à l’époque coloniale) par E.T. Mensah, sur des rythmes de highlife – le célèbre All For You Baby du chanteur ghanéen devenant pour la circonstance All For You Armstrong. Mais quand le même Armstrong se produit avec son orchestre en 1961, à Kinshasa, on ne peut pas parler de franc succès. Entre ces deux dates, l’année 1960 marque un tournant majeur dans la cubanisation de la musique africaine… et dans l’histoire de l’Afrique.

Chantée pour la première fois à l’issue de la table ronde de Bruxelles fixant la date de l’indépendance du Congo, Indépendance cha-cha, de Kabasele, avec Manu Dibango, devient l’hymne des ex-colonies. Premier véritable tube panafricain, il est récupéré partout, non seulement en Europe et en Afrique, mais aussi dans les Caraïbes et en Amérique du Sud.

Fusion d’afrobeat très éloignée des sonorités latines

Tout au long de ces années, l’engouement pour la musique cubaine engendre bien des curiosités. À la fin des années 1960, le premier groupe du Nigérian Fela Anikulapo Kuti est baptisé d’un nom à consonance hispanique, Koola Lobitos, alors que sa musique tient plus du highlife et du jazz que de l’afro-cubain. Même démarche pour ce groupe ghanéen de Kumasi, The Cubano Fiestas, adepte du highlife jazz, une fusion mâtinée d’afrobeat très éloignée des sonorités latines. Et le Congolais Franco, bien sûr, était aussi surnommé Franco de Mi Amor…

Certains groupes africains partent même à La Havane pour se perfectionner ou pour enregistrer. C’est le cas du groupe malien Maravillas dirigé par Boncana Maïga, qui passera de nombreuses années au conservatoire de La Havane, l’un des plus réputés au monde. Le Super Mama Jumbo de Guinée-Bissau jouera à Cuba, tout comme le Bembeya Jazz guinéen. On se souvient des larmes de Fidel Castro, ému d’entendre la voix du chanteur Demba Camara, qui lui rappelait, semble-t-il, celle d’Abelardo Barroso, chanteur de l’Orquesta Sensación. On se souvient aussi du même Fidel Castro, au Mali, dansant en compagnie de Modibo Keïta, Che Guevara et Sékou Touré.

Une expo record !

Florent Mazzoleni a mis quinze ans pour réunir une collection de plusieurs milliers de disques vinyles africains, achetés ou échangés à travers le monde. Jusqu’au mois de mai prochain, il en expose quelque 200 à la Fondation Zinsou, à Cotonou (Bénin).

Le visiteur peut admirer le graphisme singulier des 88 pochettes de disque d’une vingtaine de pays, toucher et écouter les disques, qui restituent les sonorités de l’époque. Tout en racontant l’histoire des musiques africaines, l’exposition dévoile aussi l’exceptionnelle production discographique du continent, entre la fin des années 1950 et le milieu des années 1980.

Mais elle souligne aussi un problème : la conservation de ce patrimoine. Or, Mazzoleni en est persuadé, "un boléro du musicien congolais Franco datant des années 1950 vaut bien un Picasso". Il milite donc pour la réhabilitation de cette "révolution culturelle" méconnue, qui a pourtant duré plus de vingt-cinq ans. Il verrait bien l’exposition tourner dans différents pays africains, mais souhaite par-dessus tout voir les musiques africaines inscrites au patrimoine immatériel de l’Unesco.


Les enregistrements sont en libre écoute à la fondation Zinsou. © Antoine Tempé pour J.A.

Déjà 200 000 inscrits


Chaque jour, recevez par mail les actus Jeune Afrique à ne pas manquer


Curieux ? Voici un aperçu des newsletters ici