Inde : des étudiants africains témoignent du racisme dont ils sont victimes

Un homme mendie devant un rickshaw, New Delhi (nord), le 1 juin 2016. © Saurabh Das/AP/SIPA

Ils sont congolais ou encore gabonais, ont la vingtaine et vivent en Inde. Après la mort brutale d'un Congolais de 23 ans le 21 mai dernier à New Delhi, Levys, Milka et Van ont accepté de témoigner du racisme dont ils sont victimes.

Le 21 mai dernier, Olivier Masonga Kitanda, 23 ans, originaire de la RD Congo, décède des suites de ses blessures dans un hôpital de Delhi. La veille, après une querelle au sujet d’une course de rickshaw, l’étudiant congolais a été pourchassé par trois agresseurs, puis lapidé, dans le quartier huppé de Vasant Kunj, dans le sud de la capitale.

Contactés par Jeune Afrique, Levys, Milka et Van, ont accepté de témoigner. Tous trois sont étudiants, ils ont débarqué en Inde en même temps, en 2011, attirés par des frais de scolarité relativement bas pour une formation de qualité. Aujourd’hui, aucun ne compte y rester.

  • Levys, Congolais de 24 ans, vit à New Delhi

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« C’est ici que l’on prend conscience que l’on est noir. Dans la rue, les gens me disent ‘Kalu ! Kalu !’ (littéralement ‘noir’ en hindi), parfois, en me montrant du doigt !

Un ami polonais vient de m’appeler pour aller boire une bière, il est à peine 20h passé mais je ne peux pas sortir à cette heure là, c’est trop tard pour moi.

Un mois après mon arrivée, j’ai été attaqué

Un mois après mon arrivée, j’ai été attaqué. Il était autour de 22 ou 23 heures. Je rentrais chez moi, dans le quartier de Sant Nagar (sud de Delhi) où je partageais un appartement avec trois autres Congolais. Quand je suis tombé sur quatre Indiens, qui me criaient ‘Kalu ! Kalu !’. Je me suis approché et leur ai demandé : ‘pourquoi vous m’appelez comme ça ?’ Ils étaient soûls et armés d’une batte de baseball. L’un deux m’a lancé une pierre que j’ai évité de justesse. Un deuxième en a saisi une autre qui m’a blessé à la cuisse. J’ai couru pour rejoindre la rue principale, à l’opposé de la maison, pensant qu’il y aurait plus de monde. Ils m’ont poursuivi jusque là et ont continué à crier. J’ai fait un détour et une fois arrivé, j’ai parlé une heure au téléphone avec mon père. C’est lui qui m’a convaincu de rester en Inde pour compléter ma formation.

À la rentrée, j’ai emménagé sur le campus de l’université, pour des raisons de sécurité. Mais, dès le premier semestre, mon colocataire indien – à l’époque, je ne savais pas que c’était lui – m’a accusé de cacher de la drogue dans la chambre. La police est venue fouiller et n’a rien trouvé. Le doyen de l’université a fini par s’excuser. Je pensais que l’Inde serait un eldorado, un pays calme, aimable, celui du Mahatma Gandhi. Les études sont abordables mais j’ai peur malgré mon mètre quatre-vingt deux ».

  • Milka, Congolaise de 24 ans, vit à Hyderabad

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« Rester en Inde ? Non, c’est impossible ! », s’exclame Milka en rigolant. Après sa licence en droit économique à l’université d’Hyderabad (centre), la jeune femme de 24 ans, originaire de Kinshasa, compte poursuivre ses études au Canada. « Ces regards bizarres…Malgré la chaleur – 45 voire 50 degrés parfois – je ne peux pas m’habiller en short », ajoute la jeune femme qui se plaint surtout de la misogynie ambiante même si selon elle, elle vise particulièrement les Africaines.

Milka préside une association de Congolais en Inde. « Dire que nous sommes victimes de racisme au quotidien, c’est trop dire. Les actes de violence n’arrivent pas tous les jours. Mais récemment, à l’entrée d’un club, mes amis blancs sont entrés sans aucun problème alors que lorsque notre tour est venu, on nous a dit que le club était fermé. C’est le genre de chose qui se répète systématiquement.

Ici, je ne me sens pas en sécurité, je m’en tiens à ma routine.

Au moment où je cherchais un appartement, j’ai eu plusieurs rendez-vous au téléphone. À mon anglais, les propriétaires reconnaissaient un accent étranger et acceptaient de me rencontrer. Mais, une fois sur place, ils me disaient que ce n’était pas possible. Quand j’ai enfin trouvé, quatre mois après avoir emménagé, des policiers ont fouillé mon appartement, prétextant un vol au 5e étage (j’étais au 3e). Le lendemain, le bailleur nous a demandé de quitter les lieux car des voisins s’étaient plaint de notre présence. Les Africains sont vus comme des voleurs, comme ceux qui font du mal. Ici, je ne me sens pas en sécurité, surtout la nuit. Je m’en tiens à ma routine – les cours, l’Église, le shopping et la maison – comme ça, je me sens à l’abri. »

  • Van, Gabonais de 29 ans, vit à Pune

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À Pune, à 150 kilomètres au sud de Bombay (centre-ouest), la capitale économique, Van, 29 ans, n’a pas rencontré de difficulté particulière pour se loger ou à l’université où bon nombre d’étudiants sont étrangers. Pour autant, « c’est la première fois qu’on me traite de nègre dans la rue ! », rétorque le Gabonais, originaire de Libreville.

« Ici, on nous prend pour des singes ! Ils pensent que l’Afrique c’est la jungle », ajoute-t-il excédé. « L’autre jour, une femme a voulu prendre ma place dans le train. Elle disait : Je n’aime pas ces gens’. Lorsque ça m’arrive, je tâche de ne pas m’énerver.  Ici, ça peut partir au quart de tour. Si une dispute éclate, tu ne te bats pas contre une personne, mais contre tout le quartier. Et la police n’est jamais de ton côté.

Il faut garder son sang-froid car ça peut partir au quart de tour

Il faut s’attendre à se faire tabasser. Une fois, une dispute avec un chauffeur de rickshaw a failli mal tourner. Il demandait le double du prix de la course convenu au départ. J’ai refusé. Plus tard, ma propriétaire est venue me prévenir que le chauffeur m’attendait avec ses amis armés de barres de fer en bas de chez moi. Je suis descendu avec un ami ivoirien et finalement, en discutant avec un des membres du groupe, nous avons réussi à trouver un compromis. Je ne me sens pas en insécurité, mais il faut savoir garder son sang-froid. »

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