RD Congo – Beni : près de 100 morts en moins de 5 mois, une horreur qui n’émeut (presque) personne

Une mission de reconnaissance aérienne dans le cadre de l’opération "Sukola 1" prenant pour cible le groupe armé des Forces démocratiques alliées (ADF) à Beni. © Flickr/Monusco

En moins de deux ans, plus de 1 100 personnes ont été tuées à Lubero et surtout à Beni, dans le Nord-Kivu, où le bilan macabre fait déjà état de près de 100 morts depuis le début de l'année, selon des sources concordantes. La série des massacres se poursuit, malgré la présence des Casques bleus et des soldats congolais sur le terrain.

À Beni, pratiquement chaque jour qui passe compte son lot de morts. Une série macabre déclenchée début octobre 2014 dans ce territoire du Nord-Kivu, dans l’est de la RD Congo. Là-bas, des groupes armés étrangers et des milices locales règnent en maître sur plusieurs localités. Et ce, malgré la présence de l’armée congolaise appuyée par la brigade internationale d’intervention de la Monusco, pourtant la plus importante mission de maintien de la paix des Nations unies dans le monde.

Jeune Afrique a pu compiler et recouper les chiffres macabres des tueries à Beni depuis le début de l’année auprès de sources onusiennes et de diverses organisations de la société civile du Nord-Kivu. Il en résulte qu’en moins de cinq mois, au moins 93 personnes ont été tuées. « Plusieurs civils ont été massacrés à la machette et leurs habitations ont été incendiées : c’est l’horreur ! » souligne un défenseur des droits de l’homme, joint au téléphone à Mbau, village du territoire meurtri.

Passez la souris sur les points pour voir le nombre de morts par jour à Beni depuis le début de l’année 2016

Beni et son triangle de la mort

Depuis le début des massacres en octobre 2014, trois localités situées au nord de Beni-ville sont les plus fréquemment touchées : Mbau, chef-lieu du secteur Beni-Mbau, Kamango, dans la chefferie des Watalinga, plus à l’Est, et Eringeti, au nord de Mbau.

Des femmes enceintes sont éventrées à Beni, des bébés mutilés »

Depuis octobre 2014, des centaines de personnes ont été massacrées à Beni. « Plus de 600 morts », selon le docteur Denis Mukwege qui a décrit, dans un communiqué publié mardi, des « images de ces atrocités de masse » perpétrées dans ce territoire du nord-est de la RD Congo : « Des femmes enceintes éventrées, des bébés mutilés, des êtres humains ligotés et égorgés à l’arme blanche. »

Le bilan serait en fait plus lourd encore, à en croire Me Omar Kavota, coordonnateur du Centre d’études pour la promotion de la paix, la démocratie et les droits de l’homme (Cepadho), basé dans le Nord-Kivu. « Depuis le début des massacres, nous avons dénombré au moins 800 morts dans le territoire de Beni et ses environs », explique l’ancien porte-parole de la société civile du Nord-Kivu.

Si on ajoute les victimes du territoire voisin de Lubero, la barre des 1 000 morts est dépassée sur cette période. « Plus 1 116 personnes [ont été] tuées sauvagement entre octobre 2014 et mai 2016, soit une moyenne de 60 personnes tuées par mois », rapportent de leur côté des ONG de la société civile locale dans une lettre ouverte adressée le 14 mai à Joseph Kabila, le président de la RD Congo.

#Justice4Beni, #JeSuisBeni… Des Congolais s’indignent

Visiblement, l’opération« Sukola 1» (nettoyer, ratisser, en lingala), lancée le 16 janvier 2014 par les Forces armées de la RDC (FARDC) contre les rebelles ougandais des Forces démocratiques alliées (ADF), présumés responsables des massacres à Beni, n’a rien changé sur le terrain. Quelques bastions des ADF ont été repris certes, mais les exactions contre les civils n’ont véritablement jamais cessé », observe un membre de la société civile à Beni qui reconnaît des « périodes d’accalmie relative ».

Des rapports d’ONG et ceux du groupe d’experts onusiens sur la RD Congo continuent par ailleurs de soupçonner certains officiers de l’armée d’être complices des assaillants.

Une situation qui exaspère des Congolais qui ont lancé récemment des actions de protestation, à l’instar du sit-in du 14 mai à Goma du mouvement citoyen Lucha devant le siège de la Monusco, accusée de passivité. Plusieurs campagnes de sensibilisation ont également envahi la Toile : des pétitions, des clips, des prises de position des stars d’origine congolaise (le rappeur Youssoupha et le footballeur Cédric Bakambu entre autres) et des interpellations des dirigeants sur les réseaux sociaux.

« Usalama », une nouvelle traque contre les ADF

En réaction aux nouveaux cas des massacres des civils, l’état-major des FARDC a décidé début mai de délocaliser le commandement de l’opération militaire « Sukola 1 » du centre-ville de Beni vers les trois localités du « triangle de la mort ». Puis, le 14 mai, une nouvelle traque des ADF a été lancée. « C’est une opération ponctuelle baptisée Usalama (sécurité, en swahili) », explique-t-on du côté de l’armée.

Il s’agit d’une « opération de grande envergure [qui] a pour but de neutraliser complètement l’ADF, par la destruction de toutes les positions utilisées par ce groupe armé pour attaquer les civils » à Beni, selon la Monusco qui dit soutenir les FARDC par « des troupes au sol, l’artillerie, les hélicoptères d’attaque et les renseignements ».

Les soldats congolais et les Casques bleus parviendront-ils, cette fois-ci, à mettre fin aux massacres à répétition à Beni ? La société civile locale n’y croit plus. Pour beaucoup d’ONG sur place, la pacification de ce territoire du Nord-Kivu nécessite le déploiement d’une opération militaire internationale beaucoup plus musclée, à l’instar d’Artemis menée par l’Union européenne en 2003 en Ituri, dans le nord-est de la RD Congo. Trois mois avaient alors suffi aux troupes françaises pour neutraliser les miliciens hema et lendu.

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