Mansouria Mokhefi : « L’Algérie cherche à réaffirmer la primauté de ses relations avec la Russie »

Le Premier ministre algérien, Abdelamlek Sellal, et son homologue, Dimitri Medvedev, le 27 avril 2016 à Moscou. © Astafyev/AP/SIPA

La visite du Premier ministre algérien, Abdelmalek Sellal, en Russie, les 27 et 28 avril, s'inscrit dans une longue histoire de coopération entre les deux pays. Mais au delà de l'Algérie, le pays de Vladimir Poutine cherche à multiplier ses soutiens dans tout le Maghreb.

Le Premier ministre algérien, Abdelmalek Sellal, a entamé une visite officielle de deux jours en Russie ce 27 avril, à l’invitation du Premier ministre russe, Dmitri Medvedev. Ses dernières semaines, Moscou aura reçu les représentants des trois pays du Maghreb: le roi du Maroc, du 13 au 15 mars, et le ministre tunisien des Affaires étrangères, Khemaies Jhinaoui, le 14 mars. Quelle lecture pour ce rapprochement entre l’empire de l’Est et le Maghreb ? Interview de Mansouria Mokhefi, conseillère Maghreb-Moyen Orient à l’Institut français des relations internationales (IFRI), auteur d’une étude sur « Alger-Moscou : évolution et limites d’une relation privilégiée », parue dans la revue Politique étrangère en 2015.

Jeune Afrique : Les relations entre l’Algérie et la Russie sont historiques. Quelle est la portée de la visite actuelle de Abdelmalek Sellal à Moscou ?

Mansouria Mokhefi : En effet, les relations russo-algériennes se sont nouées pendant les années de la guerre de l’Indépendance (1954–1962) lorsque l’ex-URSS a apporté son appui politique au Front de libération nationale (FLN) et son soutien matériel à l’Armée de libération nationale (ALN). Son indépendance acquise, l’Algérie a adopté le modèle de développement socialiste et a sollicité l’expertise russe pour la construction de l’État algérien.

Pendant les années 1990, les deux pays se sont un peu éloignés à cause de la décennie noire en Algérie et de la chute de l’URSS. Mais elles ont repris sous Abdelaziz Bouteflika qui a initié, en 2001, la signature d’un partenariat stratégique entre les deux pays. Lequel accord est considéré comme une des premières manifestations du retour de l’Algérie sur la scène internationale. La visite de Sellal va donc concrétiser le volet économique de ce partenariat à travers la signature d’accords bilatéraux. Elle sera aussi l’occasion de conforter la convergence des deux pays sur les questions régionales et internationales. 

Que pourrait apporter la visite de M. Sellal dans un contexte de chute des cours des hydrocarbures ?

Ils ne vont pas changer la situation du marché mondial. En revanche, ils sont concernés tous les deux par une chute des revenus qui se traduit par une baisse de leur PIB et des balances commerciales déficitaires. Pendant longtemps, Vladimir Poutine et Abdelaziz Bouteflika ont assis leur pouvoir sur le redressement de l’économie, favorisé par les prix élevés des hydrocarbures qui ont accru la rente de manière spectaculaire et leur ont permis à tous les deux de distribuer du pouvoir d’achat. En Algérie, cette redistribution, faite de subventions tous azimuts, a certes, permis d’acheter la paix sociale, mais elle est en train de s’effondrer. Dans les deux pays, les opinions publiques découvrent que les inégalités n’ont pas été réduites en réalité et que la corruption a augmenté.

Il est temps que l’Algérie s’émancipe complètement de sa relation avec la France

Les relations entre l’Algérie et la France sont actuellement très tendues. En se tournant vers la Russie, Alger cherche-t-elle un contre-poids à Paris ?

C’est évident. Mais ce n’est pas nouveau. Malgré leurs liens historiques avec la France ou leurs relations avec les USA, les dirigeants algériens ont toujours préservé l’axe Alger-Moscou. D’autant que les deux capitales s’entendent très bien au niveau international. Fait nouveau, ses relations avec la France sont arrivées à un point de saturation, où il n’est plus possible d’aller plus loin.

Que voulez-vous dire ?

Je pense qu’il est temps que l’Algérie s’émancipe complètement de sa relation avec la France. C’est ce que veulent les dirigeants et l’opinion publique algériens. Il ne s’agit pas ici de minimiser le partenariat entre les deux pays, mais il faut que l’Algérie regarde au-delà de cette relation qui ne peut plus se développer. L’idée est d’établir un mariage « normal ». 

La visite d’Abdelmalek  Sellal intervient quelques semaines après celle du roi du Maroc. Que vous inspire cette concordance d’agenda ? 

Alger veut s’affirmer en tant qu’acteur international qui a des relations diversifiées et qui dispose d’un contrepoids de taille face à l’Occident. Mais elle cherche aussi à réaffirmer la primauté de ses relations avec la Russie par rapport aux nouveaux liens que cette dernière est en train de tisser avec le Maroc.

Autrement dit, elle cherche à dire qu’elle reste le partenaire numéro 1 des Russes au Maghreb…

Elle l’est de fait. Les relations commerciales, même si elles sont relativement faibles, sont en croissance. Les deux pays ont la même lecture du printemps arabe, de la Libye à la Syrie, et Moscou reconnaît le rôle de puissance régionale de son allié algérien. Sur le plan militaire, 91 % des importations d’armes de l’Algérie sont originaires de Russie et elle a fait appel aux Russes pour construire la première centrale nucléaire algérienne.

La Russie est restée neutre sur le dossier du Sahara occidental

Lorsque vous dites que l’Algérie cherche à affirmer son indépendance vis-à-vis de l’Occident, le roi du Maroc est un peu dans la même démarche et le dit d’une manière offensive. Comment expliquer ce vent frondeur qui traverse le Maghreb ?

L’Algérie a toujours défendu son autonomie et prôné la résistance aux interventions occidentales. L’approche marocaine est différente. Rabat est dans un processus d’élargissement de sa diplomatie, partant d’un sentiment général dans le monde arabe qui prend ses distances avec l’occident, vu les dégâts occasionnés par l’intervention de ce dernier en Libye et en Syrie. Les pays occidentaux sont en perte d’influence. Les Américains sont en train de devenir une puissance pacifique et ne se sentent plus concernés par les conflits. Ajoutés à cela, de nouveaux acteurs émergent sur la scène internationale comme la Turquie, l’Arabie saoudite, ou encore l’Iran. Pour moi, le Maroc s’est aperçu des limites de son alliance avec un Occident, perçu comme nuisible. Il veut s’affranchir de son monopole pour s’affirmer en tant qu’acteur diplomatique global qui a des solutions pour lutter contre la diffusion des idées jihadistes (islam modéré, diplomatie culturelle en Afrique). Les Russes, confrontés au jihadisme, sont évidemment intéressés.

Entre le Maroc et l’Algérie, comment la Russie peut-elle se positionner sur la question du Sahara occidental ? Il y a quelques semaines, Vladimir Poutine assurait le Maroc de son soutien…

La Russie a soutenu le Maroc dans son conflit avec le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, mais elle n’a pas pris une position qui mettrait en danger ses relations avec l’Algérie. Gardons à l’esprit qu’elle est restée neutre sur le dossier du Sahara occidental. Ce qui a changé, c’est qu’aujourd’hui, il est dans l’intérêt des Russes de rééquilibrer leurs relations avec les deux frères ennemis. Ils voient bien que la position algérienne sur le Sahara est en perte de vitesse. Au moment où Rabat avance dans sa gestion sur le terrain, l’Algérie continue de réclamer un référendum d’auto-détermination qui n’a pas vraiment de soutiens en France et dans le reste de l’Europe. Or, toute politique étrangère est dictée par des intérêts. En l’occurrence, il est dans l’intérêt des Russes de diversifier leurs ventes d’armes en ayant le Maroc comme client. Comme ils ont tout intérêt à s’appuyer sur le royaume de Mohammed VI, vu son expertise africaine, pour conquérir l’Afrique et y devenir un acteur économique, diplomatique est stratégique.