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Stéphane Lacroix : « L’attitude de Mohammed Ibn Salman tranche avec le style de l’Arabie saoudite »

Mohammed Ibn Salman, en novembre 2015. © Hasan Jamali/AP/SIPA

Le chercheur en science politique Stéphane Lacroix décrypte l'influence du jeune vice-hériter saoudien sur l'évolution du royaume.

La morne Arabie saoudite aux souverains vieillis et plein de réserve n’est plus. Depuis que le roi Salman Ibn Abdelaziz a succédé en janvier 2015 à son frère et nommé son jeune fils Mohammed Ibn Salman vice-héritier, ministre de la Défense et responsable de la réforme de l’économie et de l’industrie pétrolière, le royaume tape du poing sur toutes les tables, fait la leçon à Washington et la guerre au Yémen.

Car le vieux roi Salman a donné à son fils favori d’immenses pouvoirs pour répondre aux défis qu’affronte le royaume : expansion de la puissance iranienne, hausse du chômage et dépendance à l’instable marché du pétrole. Impétueux, le style du trentenaire est applaudi par la très nombreuse jeunesse du pays mais elle effraie les chancelleries occidentales et fait grincer des dents au sein de la famille royale, particulièrement celles de Mohammed Ibn Nayef qui le précède dans l’ordre de succession mais se voit totalement éclipsé.

Professeur associé à Science Po Paris et rare connaisseur du royaume, Stéphane Lacroix décrypte le personnage.

Jeune Afrique : Avant sa nomination comme vice-prince héritier, Mohammed Ibn Salman n’était pas connu. Que sait-on aujourd’hui de sa personne et de ses méthodes ?

Stéphane Lacroix : Il règne toujours une certaine opacité autour du personnage : ce que l’on sait, c’est surtout ce qu’il a donné à voir depuis le début de 2015. Il cherche probablement à apparaître comme celui qui prend les problèmes du royaume à bras-le-corps, avec la plus grande détermination. Mais il veut aussi s’imposer dans un contexte de concurrence familiale et cette détermination n’est pas innocente. Avec le soutien de son père, il fait course en tête mais il doit encore s’imposer à son cousin Mohammed Ibn Nayef, premier avant lui dans l’ordre de succession et puissant ministre de l’Intérieur.

Vu comme le garant de la lutte antiterroriste, ce dernier a le soutien des Américains qu’il rassure, ce qui n’est pas le cas du jeune Mohammed qui a beaucoup inquiété au départ à Washington. Il doit se construire la crédibilité, la carrure et la légitimité qui lui manquent face à son concurrent pour devenir le nouvel homme fort.

Que décide-t-il réellement, comme dans la guerre qu’il dirige au Yémen alors qu’il n’a pas d’expérience militaire ?

Il n’y agit pas sur le plan opérationnel mais c’est lui qui prend les grandes décisions. Celle de l’entrée en guerre lui revient certainement. Il était alors ministre de la Défense et l’opération – qui s’est décidée très vite – porte sa marque. Une action rapide, quitte à être impulsive et mal préparée. Cette politique proactive est pour moi la marque de Mohammed Ibn Salman mais elle est aussi une manière pour lui de se faire connaître et d’apparaître en chef de guerre dans sa campagne de légitimation en Arabie saoudite. Il est aussi guidé par ce sentiment, partagé au sein du pouvoir saoudien, que la principale menace pour le pays aujourd’hui est l’Iran et que Riyad ne peut plus rester passif face à ce qui est perçu comme une menace existentielle. Il incarne aujourd’hui cette ligne.

Son style effraie un peu les observateurs occidentaux. Un éditorial de the Independent se demande s’il n’est pas “l’homme le plus dangereux du monde ? »

Il est un peu tout feu tout flamme en effet. Il est persuadé que l’Arabie saoudite doit agir de manière déterminée sur tous ces dossiers avant qu’il ne soit trop tard. Une telle attitude tranche avec le style classique de l’Arabie saoudite qui, jusqu’en 2015, était gouvernée par une monarchie assez inerte. Elle fonctionnait par consensus familial et prenait ses décisions avec beaucoup de prudence. Aucun prince n’était capable, comme lui aujourd’hui, de faire la pluie et le beau temps.

Comment cette concentration inédite des pouvoirs entre les mains d’un seul prince est perçue au sein de la famille ?

Cela inquiète énormément. Mais il règne pour le moment une sorte de « Pax Salmana ». Un certain nombre de princes ont reçu des gratifications économiques pour se taire. On parle en particulier du prince Muqrin, vice-héritier d’Abdallah écarté par Salman au profit de son fils. Le mécontentement, réel, est aussi pour l’instant contenu par le fait que la famille est fragmentée et que les opposants à Mohammed Ibn Salman au sein de la famille défendent leurs propres intérêts. Il n’y a pas de ligne claire qui les unisse et leur permette de lui faire front.

Mais si les choses tournent au vinaigre, c’est à dire si, à moyen terme, le Yémen devient un Vietnam saoudien, si les prix du pétrole restent bas et que la crise économique s’aggrave, les princes qui gardent aujourd’hui la tête baissée la relèveront et remetteront en cause la politique déployée depuis 2015. Sa stratégie ambitieuse est risquée car elle ne sera validée que si elle montre des résultats positifs.

Premier héritier dans l’ordre de succession, Mohammed Ibn Nayef ne se sent-il pas injustement mis à l’écart ? Comment réagit-il ?

En Arabie saoudite, la volonté familiale est de ne pas étaler les dissensions internes sur la voie publique. En privé, il se dit qu’il est mécontent. Mais pour le moment, cela ne s’est pas exprimé et, dans la coalition au pouvoir, il se contente d’être le junior partner de la faction montante, celle du roi Salman et de son fils. Si cela tourne au vinaigre, ce qui n’est pas encore le cas, il se pourrait que lui aussi relève la tête.

Salman pourrait-il abdiquer en faveur de son fils ?

Ce n’est pas impossible. On l’a beaucoup dit l’année dernière. Mais je pense qu’aujourd’hui le clan Salman attend que la stature de Mohammed Ibn Salman prenne plus d’ampleur. Et les Américains ont aussi leur mot à dire : proches de Ibn Nayef, ils verraient certainement d’un mauvais oeil son écartement…

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