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Maghreb : les raisons de la colère

La révolution tunisienne reflète la désespérance d'une jeunesse maghrébine en quête de repères, frappée par le chômage et frustrée par l'absence de perspectives.

Jeune et maghrébin. La combinaison est explosive. Depuis quelques semaines, un vent de révolte souffle sur le Maghreb, en grande partie entretenu par des lycéens, collégiens ou diplômés du secondaire, issus des milieux populaires et de la classe moyenne. « Au Maghreb, les jeunes, c’est la société ! » rappelle la chercheuse algérienne Amel Boubekeur. Mais cette supériorité numérique (voir infographies) ne se traduit pas dans la réalité économique ou politique. Marginalisée, sans perspectives ni repères, la jeunesse de la région n’a jamais paru aussi désespérée.

Première revendication : l’emploi. Le chômage des jeunes atteint des records. Plus grave, le chiffre est plus élevé pour les diplômés (19,8 % de jeunes diplômés-chômeurs en Algérie, 20 % au Maroc, 21,6 % en Tunisie) que pour les non-instruits (moins de 5 % dans les trois pays). « On n’a pas pensé aux mécanismes d’intégration sur le marché du travail », estime Driss Benali, professeur d’économie à l’université Mohammed-V de Rabat. La situation est d’autant plus préoccupante que la crise mondiale a accru les difficultés et bloqué l’émigration vers l’Europe, qui agissait comme une soupape. « Maintenant que la croissance est ralentie, le “contrat à la chinoise” proposé par ces régimes – croissance contre restriction des libertés – ne tient plus. La jeunesse a le sentiment de n’avoir ni l’un ni l’autre et refuse ce jeu de dupes », explique un chercheur tunisien qui a requis l’anonymat. Dans des sociétés de plus en plus matérialistes, où les inégalités se sont creusées, le chômage est presque synonyme de mort sociale. « On ne peut pas vivre dignement quand on dépend encore de sa famille à 30 ans. Je fais des petits boulots mais, bien souvent, je dois demander de l’argent à mon père pour m’acheter des cigarettes ou prendre un café », raconte Karim, un jeune Marocain.

Politiquement, le résultat est explosif. Désœuvrés, habités par un sentiment d’injustice et de frustration, les diplômés-chômeurs voient le monde bouger pendant qu’eux sont ramenés à leur douloureuse inutilité sociale. À Sidi Bouzid, où son suicide le 17 décembre a donné le coup d’envoi de la contestation tunisienne, Mohamed Bouazizi est devenu le symbole de la désespérance maghrébine.

« Ces émeutes étaient prévisibles. Tous les démographes ont montré qu’au Maghreb, entre 2007 et 2015, la pression de la jeunesse sur l’éducation, la santé et l’emploi allait atteindre son maximum. À chaque pays de négocier les tensions que cela engendre », considère le politologue marocain Mohamed Tozy. Pendant longtemps, les efforts de la Tunisie en matière d’éducation de masse étaient considérés comme exemplaires. Avec 78 % d’alphabétisation (contre 60 % au Maroc), le pays se retrouve pourtant face à un paradoxe : les étudiants sont trop nombreux par rapport aux besoins du marché du travail et le secteur informel ne permet pas, comme chez ses deux voisins, de les absorber. Selon les spécialistes, il faudrait une croissance de 8 % pour fournir un emploi à tous les chômeurs. « Depuis le 11 Septembre et la menace de l’islamisme, on n’a plus fait d’efforts pour acheter la paix sociale. Les politiques dans ce domaine se sont restreintes et les autorités ont fait preuve d’un manque total d’imagination politique à destination des jeunes », regrette le chercheur tunisien.

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Classe politique vieillissante

En Algérie, les protestations contre le coût de la vie et le chômage ne sont pas nouvelles. Les jeunes ont le sentiment que les richesses sont gaspillées et que les citoyens n’en bénéficient pas. « Il ne faut pas réduire ces jeunes à des tubes digestifs. Ils ne demandent pas juste du pain et des emplois, mais un respect des règles du jeu, la fin du népotisme et de la corruption généralisée », précise Amel Boubekeur. Les jeunes se seraient-ils enfin réveillés de l’apathie dans laquelle on les disait enfermés ? Ceux de Tunisie et d’Algérie rejettent en tout cas en bloc leur classe dirigeante, jugée vieillissante et déconnectée des réalités. « Dans tous ces pays, les intermédiaires, comme les syndicats ou les partis politiques, ne parviennent plus à jouer leur rôle, et le pouvoir risque donc à tout moment de se retrouver face à la colère de la rue. Au Maroc, le pouvoir a compris qu’il fallait protéger le lien social et laisse se développer une société civile forte », explique Tozy.

« Au Maroc, la décentralisation a permis, comme l’ont prouvé les dernières élections communales, de mettre des jeunes à des postes de responsabilité », ajoute Amel Boubekeur. Autre particularité de ce pays, la monarchie, qui donne un sentiment de stabilité. A contrario, en Algérie et en Tunisie, l’avenir est source d’angoisse et les jeunes n’ont pas de visibilité, même à moyen terme. « À 30 ans, je n’ai jamais participé à une élection libre et je ne sais pas de quoi demain sera fait », regrette Samy, un Tunisois.

Un désir de modernité

Pour autant, dire que rien ne change serait faux. Au Maroc et en Algérie notamment, les autorités ont beaucoup investi dans le social, et les conditions de vie s’améliorent. Des barres d’immeubles s’élèvent aux abords des grandes villes et des logements sociaux sont distribués. Mais, sur le plan culturel, il ne se passe rien en dehors des grandes villes, et les distractions sont réservées à ceux qui ont de l’argent. Aspirant à la modernité, les jeunes du Maghreb sont d’autant plus frustrés que l’accès aux moyens de communication modernes, à internet – et notamment à Facebook – a considérablement réduit la distance avec l’Occident. « Par les médias, l’Europe est à portée de main. En même temps, ils en sont exclus de facto. Dès lors, ils ont le sentiment que la mondialisation se fait non seulement sans eux, mais contre eux », ajoute Khadija Mohsen Finan. « Moi aussi, je voudrais me balader avec ma copine, voyager, m’engager pour ma société », se désole Karim.

En trente ans, le Maghreb a connu des bouleversements qui ont pris trois ou quatre générations en Occident. Les valeurs et les modes de vie ont changé. Les liens sociaux traditionnels se sont rompus. Décalés par rapport à leurs dirigeants, les jeunes le sont aussi par rapport à leurs parents, dont l’autorité a diminué. « Mes parents ont passé leur vie à être soumis et à avoir peur de leur ombre. Moi je suis diplômé, je parle trois langues. Je ne veux pas de la même vie », s’insurge Samy.

L’avenir. Voilà ce que réclame avec force la jeunesse maghrébine. Une réponse purement économique ou répressive ne pourra suffire à apaiser son malaise. Après le grand récit des indépendances, celui de l’islamisme puis du libéralisme économique, les nouvelles générations ont désespérément besoin d’utopies à partager et d’un projet de société à construire.

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