Affaire Karim Wade : Bibo Bourgi écroué à Dakar malgré un état de santé précaire

Par - à Dakar

La prison de Rebeuss à Dakar, où Bibo Bourgi est incarcéré. © DR

En dépit de plusieurs expertises médicales alarmistes quant à son état de santé, l'homme d'affaires Bibo Bourgi, considéré comme l’ « homme de paille » de Karim Wade, vient d'être incarcéré à Dakar.

Depuis un an, une épée de Damoclès était suspendue au-dessus de sa tête. Considéré comme le principal prête-nom de Karim Wade par la Cour de répression de l’enrichissement illicite (CREI), l’homme d’affaires Ibrahim Aboukhalil (alias Bibo Bourgi) écopait en mars 2015 d’une peine de cinq ans de prison assortie d’une lourde amende et de la confiscation de tous ses biens. Au lendemain de sa condamnation, il avait formé deux pourvois successifs devant la Cour suprême, ce qui a eu pour effet de suspendre l’exécution de la peine de prison. Mais le 8 mars 2016, la haute juridiction le déboutait de son ultime recours, laissant la voie libre à son incarcération. Le 7 avril, Bibo Bourgi a donc été incarcéré au pavillon spécial de l’hôpital Aristide Le Dantec, à Dakar.

Pour Corinne Dreyfus-Schmidt, qui fait partie du pool d’avocats de l’homme d’affaires, cette mesure relève de l’« acharnement ». Car depuis la première incarcération de son client, pendant deux mois, en 2013, son état de santé « précaire » donne lieu à une joute interminable entre ses défenseurs et la justice sénégalaise.

« Pathologie incompatible avec la prison »

Souffrant d’une lourde pathologie cardiaque nécessitant des soins spécialisés, Bibo Bourgi a en effet produit depuis trois ans de nombreuses expertises médicales tendant à démontrer qu’il doit être suivi régulièrement en France et que son état de santé n’est pas compatible avec la détention. Le 13 mai 2013, une expertise médico-légale réalisée par le Dr Mbaye Paye, commis par le président de la chambre d’instruction de la CREI, concluait que « cette pathologie cardiovasculaire est incompatible avec la vie en milieu carcéral, même dans un centre hospitalier comme le pavillon spécial de l’hôpital Aristide Le Dantec ». Le 18 juin, Bibo Bourgi avait donc été remis en liberté sous contrôle judiciaire.

À l’ouverture du procès de Karim Wade, le 31 juillet 2014, l’homme d’affaires franco-sénégalo-libanais, alors hospitalisé à la clinique du Cap, avait été contraint de comparaître par les magistrats de la CREI. Il était apparu livide, porté sur une civière par deux infirmiers, le bras relié à une perfusion. En octobre 2014, ses avocats avaient fini par obtenir de la CREI qu’il aille recevoir des soins en France pendant un mois. Bibo Bourgi était revenu au Sénégal, comme il s’y était engagé, et avait comparu devant ses juges jusqu’à l’issue du procès.

Un éminent cardiologue français a attesté que la cardiopathie ischémique sévère dont il souffre est susceptible de mettre sa vie en jeu

Mais depuis lors, selon Corinne Dreyfus-Schmidt, plusieurs expertises médicales successives ont été transmises à la justice sénégalaise attestant de la nécessité qu’il retourne se faire soigner en France. Encore le 2 avril 2016, « un éminent cardiologue français a attesté que la cardiopathie ischémique sévère dont il souffre est susceptible de mettre sa vie en jeu ». Toujours d’après son avocate, ce spécialiste « préconise un bilan et un traitement le plus rapide possible en milieu très spécialisé, par une équipe médicale chevronnée en la matière. À défaut, les complications prévisibles pourraient lui être fatales ». Des conclusions semblables avaient déjà été formulées en 2013 par le Dr Paye, qui écrivait dans son rapport d’expertise que les « affections » dont souffre l’intéressé pouvaient « difficilement être prises en charges dans les structures hospitalières nationales ».

Dura lex

Jusque-là, la justice sénégalaise s’est pourtant montrée inflexible. Bibo Bourgi n’a pas reçu l’autorisation de se rendre à Paris et il est désormais incarcéré au pavillon spécial de l’hôpital Le Dantec. Un énième rebondissement dans le bras de fer que continuent de se livrer l’homme d’affaires déchu et l’État du Sénégal. Depuis sa condamnation, Bibo Bourgi a en effet saisi conjointement trois instances arbitrales pour faire invalider certaines dispositions du jugement de la CREI : la Cour commune de justice et d’arbitrage de l’espace Ohada (CCJA), le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (Cirdi, qui dépend de la Banque mondiale) et la Commission des Nations unies pour le droit commercial international (CNUDCI).

Le 5 avril dernier, lors d’une audience préliminaire devant l’instance arbitrale de l’ONU, ses avocats ont d’ailleurs plaidé, au titre des mesures conservatoires, que leur client soit autorisé à recevoir des soins en France. La justice sénégalaise n’aura pas attendu que la CNUCDI se prononce sur cette requête. Dès le surlendemain, Bibo Bourgi était écroué à Dakar.

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