Benjamin Stora : « Il faut sortir de la guerre d’Algérie qui continue dans les têtes »

Benjamin Stora, historien, spécialiste du Maghreb, chez lui le 10 septembre 2013. © Vincent Fournier pour JA

En décidant de rendre hommage aux victimes de la guerre d'Algérie, ce 19 mars, François Hollande veut contribuer à refermer un pan douloureux et encore refoulé de l’histoire de la France. Y parviendra-t-il ?

Pour la première fois, un président français, François Hollande, a pris la décision de dédier une journée de commémoration à toutes les victimes de la guerre d’Algérie, samedi 19 mars, et de prononcer un discours au musée du Quai Branly. Même François Mitterrand, connaissant les divisions que suscite cette part de l’histoire de la France et de l’Algérie, ne s’était pas risqué à le faire.

Il y a exactement 54 ans, en 1962, la France et l’Algérie entérinaient avec la signature des accords d’Evian un accord de cessez-le feu qui enclenchait le processus devant mener l’Algérie à l’indépendance, moins de quatre mois plus tard. Votée en décembre 2012, la commémoration nationale du 19 mars, baptisée « journée nationale du souvenir Algérie-Maroc-Tunisie » a été rejetée par la droite qui y voit une atteinte à la mémoire des milliers de Français, tués ou exilés après le cessez-le feu, dans l’une des plus problématiques et des plus sanglantes guerres de l’histoire coloniale de la France.

Proche de François Hollande qu’il conseille régulièrement, Benjamin Stora, professeur à l’université Paris XIII, spécialiste de l’histoire du Maghreb et directeur de la cité nationale de l’histoire de l’immigration, répond aux questions de Jeune Afrique. Il vient de publier, en partenariat avec l’écrivain Alexis Jenni, Les mémoires dangereuses de l’Algérie coloniale à la France d’aujourd’hui aux éditions Albin Michel.

Jeune Afrique : Pour la 1ère fois, un président français rend hommage aux victimes de la guerre d’Algérie, ce 19 mars. Que signifie cette célébration ?

Benjamin Stora : Le 19 mars incarne un nouveau départ pour une nouvelle histoire. Elle signifie la reconnaissance de la souffrance de toutes les victimes de cette guerre et de tous les groupes de mémoire, auxquels le président de la République rend hommage dans son discours.

C’est une date pourtant très contestée puisqu’elle ne signifie pas la fin de la guerre. Longtemps après, des exactions ont été commises contre les harkis, des civils algériens, sans parler de l’exode des pieds noirs…

Les partisans de l’Algérie française ont toujours été contre la date du 19 mars, et ce, dès le lendemain de la signature des accords en 1962 par le général de Gaulle. Soyons d’accord ! Cette date ne signifie pas la fin de la guerre d’Algérie. Le 18 mars (soit le jour même de la signature des accords d’Evian, NDLR), l’écrivain algérien, Mouloud Feraoun, a été assassiné par un commando de l’OAS (l’Organisation armée secrète, créée en 1961 pour défendre l’Algérie française). Il y a eu ensuite les exactions commises contre les harkis et l’exode des pieds noirs. Mais on n’éteint pas une guerre de 8 ans de manière instantanée en signant un armistice. Il faut plusieurs mois pour que les hostilités s’arrêtent.

L’ancien président français Jacques Chirac avait choisi le 5 décembre pour rendre hommage à tous les morts pour la France dans ce conflit. Pourquoi cette date n’a-t-elle pas été retenue ?

Jacques Chirac a essayé de trouver une date neutre qui ne correspondait à aucun évènement historique et ne satisfaisait aucun groupe de mémoire. Tout simplement, le 5 décembre était le jour d’inauguration du Mémorial du Quai Branly.

Elle permettait quand même d’éviter les polémiques et l’effusion de sentiments…

Vous savez, cela fait 60 ans qu’on évite les polémiques avec l’Algérie. A un moment donné, il faut affronter la réalité et trouver un compromis pour sortir de cette guerre qui continue dans les têtes avec toutes les douleurs qui déchirent encore chaque groupe de mémoire (harkis, pieds noirs, anciens soldats rappelés…).

Avec cet hommage rendu par François Hollande, pensez-vous que la France et l’Algérie se dirigent vers une réconciliation définitive (l’Algérie attend des excuses publiques de la part de la France, NDLR) ?

Je ne peux pas répondre à votre question car les processus de réconciliation entre les deux pays sont éminemment politiques, très lents et compliqués. Ils dépendent des pouvoirs politiques en place.