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Procès Gbagbo : pour qui roule « Sam l’Africain » ?

Jichi Sam Mohamed, dit « Sam l’Africain » lors d'une audience du procès Gbagbo devant la CPI, le 9 mars 2016. © Capture d'écran / Youtube

Homme d'affaires issu de la communauté libanaise de Côte d'Ivoire, "Sam l'Africain" représentait le fameux "témoin de l'intérieur" dont les propos à charge contre Laurent Gbagbo devaient être déterminants dans le procès de l'ancien président ivoirien devant la CPI. C'est du moins ce que l'accusation pensait...

Dans la salle d’audience (voir la vidéo ci-dessous), on le voit vêtu d’un boubou, grosses bagues aux doigts, voix presque fluette. « Sam l’Africain », comme on le surnomme déjà en Côte d’Ivoire, est devenu en quelques jours le nouveau héros du procès de Laurent Gbagbo devant la CPI. Théoriquement, il était invité comme témoin à charge contre l’ancien président ivoirien. Mais ses déclarations contradictoires avec celles qu’il avait faites lors de son audition en octobre 2011 en ont fait aujourd’hui un soutien déterminant pour la défense.

« Un proche de la galaxie patriote »

C’est vers 2007, que Jichi Sam Mohamed, dit « Sam l’Africain » riche entrepreneur ivoiro-libanais rejoint « la galaxie patriote ». « Il venait en personne haranguer la foule lors de meeting, aux côtés de Charles Blé Goudé », se souvient Konaté Navigué, chef de la jeunesse du Front populaire ivoirien (JFPI), plusieurs fois cité durant le procès parmi les responsables influents des jeunes patriotes de l’époque.

À la tête d’un mouvement sans véritable poids politique, la Nouvelle alliance de la Côte d’Ivoire et la patrie (Nacip), « Sam l’Africain » fait cause commune avec les principaux cadres du FPI lors de la campagne des présidentielles 2010. « Il était toujours présent aux grandes occasions, pas très loin du président Gbagbo », précise Augustin Komoé, l’ancien ministre de la Culture.

« Le président était un homme ouvert et reconnaissant avec tous ceux qui le soutenaient. Mais en revanche, jamais il n’a eu de tête à tête avec lui. Ce n’était pas quelqu’un de confiance ni d’influent comme on l’a décrit ».

Fait prisonnier peu après l’arrestation de Laurent Gbagbo, il est interrogé en octobre 2011 mais il est très « affaibli », selon des proches. L’« insider », ou témoin de l’intérieur, se montre alors très coopérant avec les enquêteurs de l’ancien procureur général de la Cour pénale internationale Luis Moreno Ocampo, en poste jusqu’en juin 2012.

Le témoin a-t-il « perdu la mémoire » ?

Son témoignage devait a priori permettre d’étayer la thèse du « plan criminel », ou celle d’une planification au plus haut sommet de l’État d’attaques meurtrières contre l’opposition. Mais contre toute attente, dès sa première apparition dans la salle d’audience, lundi 7 mars, cet autodidacte qui s’exprime dans un français « familier » se montre plutôt calme et déterminé à faire de Laurent Gbagbo une victime de « l’étranger ».

« L’homme que je connais a toujours voulu lutter pour la souveraineté totale de la Côte d’ivoire, dit-il. Et je pense que c’est pour ça aujourd’hui qu’il se retrouve ici ». Petites lunettes rondes, allure sereine, Laurent Gbagbo assis derrière, laisse alors échapper un large sourire, en acquiesçant de la tête. Devant lui, le témoin poursuit. « Il y a l’ONU, il y a l’Union européenne, c’est des gens qui se mêlaient des affaires intérieures de la Cote d’Ivoire. Et ça, le président en aucun cas ne pouvait accepter ça », dit-il, avant d’ajouter, plus tard : « Selon nos informations, les rebelles ont été transportés par les chars de l’ONU, discrètement ». Silence circonspect dans la salle. « Je ne comprends pas », lâche plusieurs fois le juge central italien, Cuno Jako Tarkusser, interloqué.

Il a dit à l’époque ce qu’on voulait qu’on entende par peur des représailles lors de sa détention provisoire à l’hôtel La Pergola, affirme Bernard Houdin

En effet, les propos semblent totalement en contradiction avec les confessions faites en octobre 2010. « Il a dit à l’époque ce qu’on voulait qu’on entende par peur des représailles lors de sa détention provisoire à l’hôtel La Pergola. On est allé chercher des seconds couteaux pour fabriquer un dossier à charge contre Gbagbo, s’emballe Bernard Houdin, l’ancien conseiller de Gbagbo, présent lui aussi à La Haye, qui dénonce depuis le début un « procès politique ».

De son côté, le procureur Eric MacDonald ne cache pas son exaspération et accuse le témoin d’avoir « perdu la mémoire », sur certaines déclarations à charge contre Gbagbo qu’il avait faites en 2011.

« Un personnage trouble qui aimait l’argent »

Mais d’autres personnages clefs de l’époque pensent à demi-mot que le « témoin à charge », dont le nom a justement été dévoilé par mégarde un mois avant son audition, a pu être retourné sous la pression des gbagbistes. Dans le clan des « Libanais », proches du pouvoir de l’époque, un homme n’a pas perdu la mémoire. Elie Hallassou, chef d’entreprise, aujourd’hui militant du Rassemblement des républicains (RDR, au pouvoir), dirigeait en 2010 l’association Citoyenneté pour Gbagbo. Malgré son soutien indéfectible à l’ex-président depuis 2002, Elie Hallassou dénonçait déjà la dérive radicale, « xénophobe », des patriotes à partir de 2007.

Une date qui coïncide avec la montée en puissance de « Sam l’Africain » dans la galaxie patriote. « Je l’ai croisé lors de certains meeting. Cet homme n’avait pas une image très reluisante, prévient-il d’emblée. Il est resté très actif jusqu’à la chute de Gbagbo. Il passait régulièrement dans l’émission ‘Raison d’État’ sur la RTI, avec déjà la même rhétorique anti-française ou anti-onusienne. C’était surtout un proche de Charles Blé Goudé. Donc il savait forcément des choses. »

Ceux qui ont assisté aux actes militants de « Sam l’Africain » ont tous le souvenir, d’un personnage « trouble », « pas très fiable ». « On le disait opérateur économique, mais personne ne savait très bien de quoi, précise un journaliste ivoirien sous couvert d’anonymat. Il aurait joué un rôle de facilitateur entre le palais et le milieu d’affaires libano-ivoirien. C’est quelqu’un qui aimait l’argent. »

En attendant, à Abidjan, chez les fidèles de l’ancien président qui se rassemblent quotidiennement dans les maquis pour ne pas perdre une minute du procès retransmis à la télévision, le « Libanais de Gbagbo » est devenu « Sam l’Ivoirien ».

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