Sénégal : « mariage gay » à Kaolack ou cabale homophobe ?

Par - à Dakar

Un groupe de policiers sénégalais à Dakar, le 22 février 2013. © Rebecca Blackwell / AP / SIPA

S'agissait-il d'un « mariage homosexuel » célébré clandestinement le jour même du Maouloud – célébration de la naissance du Prophète – et à la veille de Noël ? Ou bien d'un banal anniversaire ?

Depuis la fin décembre, l’affaire des « onze de Kaolack » fait grand bruit au Sénégal, où l’article 319 du code pénal punit d’un à cinq ans de prison « quiconque aura commis un acte impudique ou contre-nature avec un individu de son sexe » et où les questions relatives à l’homosexualité provoquent, à intervalles réguliers, des cris d’orfraie.

Dans la nuit du 24 au 25 décembre 2015, onze hommes soupçonnés d’avoir participé à un mariage gay étaient interpelés par la police de Kaolack dans l’enceinte du lycée Ibrahima Diouf, lors d’une soirée. Dès le lendemain, l’affaire fait scandale dans la capitale du bassin arachidier, où des rassemblements s’improvisent, résolument hostiles aux onze suspects. Lundi 28 décembre, au terme de leur garde à vue, ces derniers sont déférés au Parquet. Mais le procureur du TGI de Kaolack, considérant que le dossier ne contient pas d’éléments suffisants pour les incriminer, classe l’affaire sans suite et ordonne leur remise en liberté. Au dehors, les manifestations de colère redoublent d’intensité. Massée devant le tribunal, la foule semble prête au lynchage. Les policiers devront finalement attendre 2 heures du matin pour relâcher discrètement les intéressés – dissimulés dans des véhicules banalisés – aux quatre coins de la ville.

L’association islamique Jamra à la pointe de l’accusation

Relayée en temps réel par les médias, la décision va susciter l’incompréhension bien au-delà de Kaolack. L’ONG islamique Jamra, toujours virulente sur la question de l’homosexualité, se dira « perplexe par rapport à cette décision de justice ». L’association n’hésitera pas à dévoiler l’identité de deux des personnes concernées, affirmant que l’une devait être « le mari » et l’autre « la femme » dans le cadre d’un mariage gay à propos duquel elle prétend détenir des « preuves », par l’entremise d’une « source policière en béton ».

« Les policiers étaient informés de la tenue de cette cérémonie depuis quatre ou cinq mois, via une information anonyme, indique à Jeune Afrique Mame Mactar Guèye, le vice-président de Jamra. Ils ont donc attendu la date prévue et sont même parvenus à infiltrer dans le groupe une personne qui les a tenus informés des préparatifs. Ce soir-là, ils se sont cachés à proximité et sont intervenus lorsqu’ils ont eu une preuve visuelle que la cérémonie avait commencé. » Sur les lieux, les policiers prétendront avoir saisi une robe de mariée, des alliances, des préservatifs et du lubrifiant. CQFD.

Aucune protestation hystérique publique ne doit aller à l’encontre du droit des personnes à être défendues par la justice, a rappelé le ministre de la Justice

Avec une quinzaine de mouvements religieux et d’organisations de la société civile, Jamra vient de fonder un collectif baptisé « Non à l’homosexualité ». Selon ses membres, qui croient dur comme fer à la thèse du mariage homosexuel, les onze de Kaolack auraient bénéficié d’un laxisme incompréhensible de la part du Parquet. Le collectif réclame aujourd’hui la démission du ministre de la Justice, l’avocat Sidiki Kaba, accusé de se faire le défenseur de la cause homosexuelle. Début janvier, celui-ci s’était pourtant contenté de rappeler que la loi sénégalaise ne réprime pas l’homosexualité en tant que telle. « Aucune protestation hystérique publique ne doit aller à l’encontre du droit de ces personnes à être défendues par la justice », avait-il ajouté.

Une autre version recoupée par des témoignages

De son côté, la branche sénégalaise de l’ONG Aides conteste le scénario repris à son compte par Jamra, relatant une toute autre histoire. Selon un collaborateur de cette association dédiée à la prévention du VIH auprès des groupes vulnérables, qui a assisté sept des onze hommes interpelés et recueilli leur version des faits, un banal anniversaire avait été organisé ce soir-là, regroupant une cinquantaine d’invités. Dans l’après-midi, une salle de classe du lycée Ibrahima Diouf avait été louée pour 12 500 FCFA. « Il n’y avait rien de secret, tous les participants sont passés devant le gardien du lycée, qui buvait le thé avec sa femme », relate la même source.

Moussa* est l’un d’eux. Originaire de Kaolack, où il a grandi, ce jeune homme de 27 ans vit et travaille à Dakar pour une ONG occidentale. Une quinzaine de jours plus tôt, l’un de ses amis d’enfance, Assane*, l’avait convié à son anniversaire. « Il a profité du Maouloud car il savait qu’une partie de ses amis, qui ne vivent plus à Kaolack, y seraient présents à l’occasion de la fête », raconte-t-il à Jeune Afrique. Moussa a passé la journée avec sa copine, venue de Dakar avec lui deux jours plus tôt. Vers 2 heures du matin, il se rend, seul, au lycée où son ami lui a donné rendez-vous. « La soirée se déroulait dans une modeste salle de classe d’où l’on avait sorti les tables, relate-t-il. J’ai trouvé là une cinquantaine de personnes que je ne connaissais pas. Il n’y avait pas de sono, on avait seulement loué des chaises et installé dans un coin un buffet et des boissons. Les gens discutaient et certains écoutaient de la musique sur leur téléphone. »

L’assistance est exclusivement masculine, ce qui aiguisera la suspicion des policiers. La quasi-totalité des invités sont vêtus d’une tenue traditionnelle, en ce jour de fête religieuse. « Assane m’a dit qu’il avait dû choisir ce lieu car toutes les salles de la ville étaient déjà louées », précise Moussa. Une trentaine de minutes après son arrivée, ce dernier entend un invité crier : « La police est là, fuyons! » Apeurés, la plupart des participants prennent la fuite sans chercher à comprendre, forçant l’une des deux portes de la salle, qui était fermée à clé. « Ils ont peut-être eu peur des rafles qui se déroulent au moment des grandes fêtes religieuses », envisage Moussa. Lui-même, disposant de sa carte d’identité et n’ayant rien à se reprocher, reste dans la salle. Avec dix autres personnes, il sera interpelé et placé en garde à vue.

La police ne présente aucune des « preuves » évoquées

Au commissariat, chacun est interrogé séparément – et fermement incité à avouer que cet anniversaire était en réalité un mariage homosexuel. « Ils m’ont demandé de me connecter à mon compte Facebook pour regarder mes photos et vérifier si nous étions en contact les uns avec les autres, mais nous ne nous connaissions pas. Ils ont aussi épluché mes messages sur WhatsApp, Viber et Skype. Mais ils ont constaté qu’il n’y avait rien de louche. Un policier m’a dit : ‘Si tu reconnais que ce sont des gays, je te libère.’ »

Les onze hommes, dont le visage a fait le tour des sites web sénégalais, doivent aujourd’hui vivre dans la clandestinité par crainte des représailles

« Dans les cas de dénonciation comme celui-ci, les policiers savent que la loi réprime uniquement un acte impudique ou contre-nature avec une personne du même sexe, ils s’efforcent donc de ratisser large pour démontrer un flagrant délit », analyse un militant associatif familier de ce genre d’affaires. En l’occurrence, la police saisira les bijoux des participants : chaînes, colliers, bagues… En garde à vue, à l’instar de Moussa, tous seront sommés de communiquer le mot de passe de leur compte Facebook ainsi que le codes d’accès à leur téléphone portable, dans l’espoir d’y trouver quelque indice de leur présumée homosexualité. En l’absence d’Assane, l’organisateur de la soirée, qui est parvenu à s’enfuir, les onze interpellés se contenteront de répondre que celui-ci les a invités à son anniversaire.

La piste de la dénonciation calomnieuse

La moisson policière s’avère insuffisante pour incriminer les suspects. Au vu du rapport de flagrance, le procureur ordonnera donc leur remise en liberté. Quant aux pièces à conviction invoquées par la police, celles-ci demeurent virtuelles. « Ni les policiers ni le procureur ne nous ont montré de robe de mariée, d’alliances ni de préservatifs, relate Moussa. Le procureur a seulement dit que les policiers avaient mentionné cela dans leur rapport mais j’ai eu l’impression que lui-même n’y croyait pas. » Une version corroborée par une source judiciaire au Parquet de Kaolack, jointe par Jeune Afrique : « Je n’ai pas connaissance que des scellés aient été présentés au procureur. C’est la presse qui a jeté de l’huile sur le feu en faisant état de cette robe et du reste. La police a probablement été saisie sur dénonciation mais elle n’a rien trouvé de solide ce soir-là. Il n’y avait aucun élément de nature à justifier une inculpation. »

« Parmi ces onze personnes, neuf avaient un travail, relève notre militant associatif. Il s’agit sans doute d’une banale affaire de règlement de comptes ou de jalousie. Au Sénégal, l’accusation d’homosexualité est une arme atomique. » Filmés lors de leur interpellation, les onze hommes, dont le visage a fait le tour des sites web sénégalais, doivent aujourd’hui vivre dans la clandestinité par crainte des représailles.


* Les prénoms des intéressés ont été changés.