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Cris Beauchemin (Ined) : « Il y a en France une intégration à sens unique »

La question des discriminations est au coeur des blocages que connaissent les immigrés et les enfants d’immigrés dans leur accès aux ressources socio-économiques. © AFP

Les résultats complets de l’enquête « Trajectoires et Origines » de l’Institut national d’études démographiques (Ined) ont été publiés le 13 janvier. L'auteur principal, Cris Beauchemin, responsable de l'unité de recherche "Migrations internationales et minorités", décrypte pour Jeune Afrique les principaux enseignements de cette étude, la plus ambitieuse du genre jamais produite en France : fruit de 10 ans de travaux, elle a mobilisé plus de 556 enquêteurs pour 22 000 entretiens sur le territoire français, entre 2008 et 2009.

« Nous avons besoin d’une grande enquête sur les immigrés et les enfants d’immigrés en France », lançait en 2003 le Premier ministre de l’époque, Jean-Pierre Raffarin, à l’occasion d’un discours pour le 20e anniversaire de la Marche des Beurs. Un an après naissait le projet « Trajectoires et Origines » (TeO) au sein de l’Ined, institut de recherche publique, et de l’Insee, qui a vocation à produire des statistiques pour l’État. Cris Beauchemin, qui en a assuré la direction à l’Ined avec Christelle Hamel et Patrick Simon, répond aux questions de Jeune Afrique.

Jeune Afrique : Étudier les trajectoires et les origines des immigrés revient à étudier leur intégration dans la société française. Dans quel cadre cette enquête a-t-elle été élaborée ?

Cris Beauchemin : Nous sommes parti de l’idée que l’intégration n’est pas qu’un mouvement à sens unique des immigrés et des enfants d’immigrés, qui devraient nécessairement s’aligner sur les caractéristiques de la population majoritaire mais que c’est toute la société française qui se transforme dans son ensemble avec l’immigration. Nous avons ensuite décidé d’étudier l’intégration dans ses différentes dimensions, et notamment socio-économiques (éducation, emploi, logement, etc). Ce qui nous a fait glisser vers la question des discriminations comme facteur explicatif possible des blocages que peuvent connaître les immigrés et les enfants d’immigrés dans leur accès aux ressources socio-économiques.

C’est là que nous nous sommes dit qu’il était important de mesurer les inégalités à la fois objectivement (être en emploi ou non par exemple) mais aussi en s’interrogeant sur le vécu des populations et sur ce qu’elles interprètent comme des traitements injustes et inégalitaires, en particulier en raison de leur origine.

Il y a assez peu d’enquêtes qui s’intéressent aux discriminations en France, encore moins qui mêlent critères objectifs et subjectifs. Quelles conclusions en avez-vous tiré ?

Les questions subjectives que l’on a posé nous ont permis d’avoir accès au ressenti des enquêtés avec des questions comme « Au cours de votre vie, avez-vous été la cible d’insultes, de propos ou d’attitudes racistes en France ?», ou encore« Au cours des cinq dernières années, est-il arrivé qu’on vous refuse injustement un emploi ?». La combinaison de situations objectives avec les déclarations subjectives de traitements injustes ou inégalitaires a permis de voir que les situations négatives sont hautement corrélées aux déclarations de discriminations. Les personnes que l’on a observées qui étaient au chômage mais qui, compte tenu de leurs caractéristiques (diplômes, lieu de vie, accès au marché du travail en terme géographique, situation familiale, etc.), auraient dû être en emploi, déclarent souvent avoir vécu des discriminations dans leurs recherches d’emploi.

L’école non seulement ne parvient pas à surmonter les différences sociales mais en plus elle favorise le développement de différences selon l’origine

On observe en effet une réussite très inégale à l’école selon les origines. Il y a un très fort échec scolaire précoce (avant le baccalauréat) chez les fils d’immigrés des minorités visibles. Et ce sont aussi eux qui déclarent le plus de traitement injustes et inégalitaires dans l’orientation scolaire. L’école primaire et le collège sont un moment critique dans les trajectoires des fils d’immigrés : chez les 18-35 dont au moins un parent vient du Maghreb, d’Afrique subsaharienne ou de Turquie, environ 30% n’ont pas de diplôme du secondaire (bac général ou professionnel, BEP ou CAP) et 20% n’a pas le brevet. Pour les fils de la population majoritaire, les proportions sont respectivement de 17% et 9%.

Il faut s’interroger sur le fonctionnement de l’école et son inaptitude à rattraper les élèves qui décrochent, particulièrement nombreux chez les fils d’immigrés

Ces écarts très forts dans l’obtention des diplômes s’expliquent en partie par les origines sociales en moyenne plus défavorisées des fils d’immigrés. Mais pas seulement : « toute choses égales par ailleurs »*, un fils d’immigrés dont les parents sont originaires d’Afrique guinéenne ou centrale a deux fois plus de risque de ne pas avoir un diplôme du secondaire que quelqu’un de la population majoritaire. Ces difficultés précoces ont des effets durables : elles impactent forcément la capacité à trouver du travail et donc à s’intégrer économiquement. Il faut donc s’interroger sur le fonctionnement de l’école et son inaptitude à rattraper les élèves qui décrochent, particulièrement nombreux chez les fils d’immigrés.

Votre étude montre également que les immigrés et les enfants d’immigrés ont moins de chance de trouver du travail en France à cause de leurs origines…

Toutes choses égales par ailleurs*, il y a en effet chez les descendants d’immigrés des minorités visibles un sur-chômage notable. Par exemple, quand on compare, chez les 18-50 ans, des filles et fils d’immigrés du Maghreb avec des femmes et des hommes de la population majoritaire qui ont les mêmes caractéristiques (mêmes âge, diplôme, lieu de résidence, etc.), on observe que les premiers ont respectivement 4 et 5 points de chômage en plus par rapport à la population majoritaire. Ce sur-chômage correspond à un « effet origine », dont les travaux de Dominique Meurs montrent qu’il est hautement corrélé aux déclarations de discrimination.

Dans les minorités visibles, les probabilités de chômage sont souvent plus fortes pour les fils d’immigrés que pour les immigrés eux-mêmes

Il est aussi frappant de constater que, dans les minorités visibles, les probabilités de chômage sont souvent plus fortes pour les fils d’immigrés que pour les immigrés eux-mêmes. Par exemple, le chômage est plus fort chez les fils d’immigrés subsahariens (27%) que chez les immigrés subsahariens (15%), alors que les premiers sont nés en France, y ont grandi et y ont été éduqués…

Il est très souvent reproché aux immigrés d’avoir une position victimaire en ce qui concerne leurs difficultés à s’intégrer. Qu’est-ce qui ressort de votre enquête concernant les déclarations de discriminations ?

Il n’y a pas de positions victimaires, contrairement à ce que l’on pense. Quand les personnes nous disent qu’elles ont été discriminées, on sait que cela correspond à des situations réelles de désavantages et même que les déclarations sont atténuées par rapport à la somme des discriminations qu’ils subissent. Quand nous avons fait la somme de tous les traitements inégalitaires vécus (à l’école, dans les services publiques, dans la recherche d’emploi, en ce qui concerne les promotions, etc.), nous sommes arrivés à la conclusion que les déclarations de discriminations, en réalité, sous-estiment le vécu des discriminations concrètes. Ce résultat suggère que les personnes ne se sentent pas toujours légitimes pour dénoncer les discriminations dont elles sont l’objet. Un point à noter également : les enfants d’immigrés déclarent plus de discriminations que les immigrés.

30 ans après la marche des beurs, la France peine encore à donner aux immigrés, et encore plus aux enfants d’immigrés la place qui devrait être la leur

Votre enquête montre que la situation des enfants d’immigrés, pour la plupart nés sur le territoire français, est pire que celle de leurs parents. N’est-ce pas faire là le constat de l’échec du système d’intégration français ?

Les résultats de l’enquête illustrent clairement qu’il y a en France une intégration à sens unique. C’est un fait objectif que l’on décrit avec des statistiques. Les immigrés et les enfants d’immigrés s’identifient à la France, se sentent français mais beaucoup d’entre eux disent ne pas être vus comme des Français. En ce qui concerne les aspects socio-culturels (maîtrise de la langue, relations sociales, choix du conjoint, etc.), qui relèvent des immigrés eux-mêmes et de leurs enfants, on voit que l’intégration fonctionne. C’est ce qui relève de l’accès aux ressources qui coince, à cause de barrières à l’accès aux études, au marché de l’emploi, au logement, etc. Ces résultats sont importants parce qu’ils proviennent d’une enquête nationale produite par l’État. Il faut bien reconnaître que, 30 ans après la marche des beurs, la France peine encore à donner aux immigrés, et encore plus aux enfants d’immigrés la place qui devrait être la leur.


 

* « Toute chose égale par ailleurs » signifie que l’on compare par exemple la probabilité d’être au chômage de personnes en tous points similaires sauf en ce qui concerne leurs origines. L’écart observé ne peut donc être attribué à d’autres caractéristiques comme le diplôme, le niveau d’expérience, l’âge, etc. mais bien à la seule différence d’origine. C’est ce que l’on appelle « l’effet origine ».

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