Centrafrique : l’archevêque de Bangui mène une « caravane de la paix » improvisée à travers le PK5

l'archevêque de Bangi, Dieudonne Nzapalainga, bénit une femme dans un camp de déplacés près de l'aéroport Mpoko, le 7 janvier 2014. © Rebecca Blackwell / AP / SIPA

Me Dieudonné Nzapalainga, l'archevêque de Bangui, a improvisé mercredi une « caravane de la paix » avec des chrétiens et des musulmans sur l’avenue du Lieutenant-Koudoukou de la capitale. Véritable no-man's land, cette route menant à la mosquée centrale, en plein cœur du PK5, symbolise la fracture entre les communautés religieuses. Reportage.

C’est la route de Bangui où personne ne s’aventure. De part et d’autre, des murs défoncés témoignent des violences qui ont secoué le quartier depuis 2014 : les derniers troubles d’ampleur datent de fin septembre ; ils ont fait au moins 61 morts et 300 blessés, selon les estimations gouvernementales.

Au milieu, un checkpoint, gardé par des jeunes en lunettes de soleil, bonnet et blouson noir malgré la chaleur. Kalachnikov en bandoulière, ils sont là pour « sécuriser les lieux, » disent-ils, ce mercredi 9 décembre. Ce sont des membres de « groupe d’auto-défense », issus des anti-balaka.

Mais voilà qu’une voiture arrive et se gare devant les barricades : c’est l’archevêque de Bangui, Dieudonné Nzapalainga. Lorsqu’il s’approche, en soutane blanche et le sourire au lèvres, on s’écarte pour le laisser passer. Tout naturellement, une discussion s’installe : une leçon de morale bon enfant entrecoupée de blagues.

Le conflit, dit le religieux, n’a pas de sens. Lui-même est allé parler à leurs « ennemis », « de l’autre côté »: et si chaque bord tâchait de faire un effort, la vie pourrait reprendre son cours, « comme avant, lorsque cette distinction entre chrétiens et musulmans n’avait pas lieu d’être », tonne le prélat.

Pour réconcilier les jeunes

Ils sont au moins une vingtaine à s’être attroupés pour écouter « Monseigneur ». Ange-Hubert, T-shirt rouge et fusil vissé sur l’épaule, baisse la tête et se ronge les ongles alors que ses compagnons croisent les bras, penauds. Une prière, et les jeunes sont « bénis ». D’un geste commun, tous font le signe de croix.

L’archevêque est probablement la seule personne de Bangui à pouvoir déambuler ici avec autant d’assurance, et à en sortir vivant. Et s’il est venu, ce n’est pas pour s’arrêter au checkpoint. Il s’est mis en tête de parcourir toute l’avenue du Lieutenant-Koudoukou pour arriver au cœur du PK5, jusqu’à la mosquée centrale. Pour « réconcilier tous ces jeunes » et mettre fin aux préjugés et au manque de dialogue qui alimentent les tensions alors que, la veille, ces mêmes hommes tiraient en l’air et érigeaient des barricades pour protester contre l’invalidation de la candidature à l’élection présidentielle de l’ancien président, François Bozizé.

L’archevêque n’a qu’une condition : pour le suivre, il faut laisser les armes à l’arrière

À peine a-t-il fait trois pas que le religieux est suivi par tout un groupe. Au panneau indiquant le quartier PK5, un adolescent croise les poignets d’un geste théâtral et lance : « on va croiser-croiser ! » Avant de courir rejoindre la première ligne du cortège.

L’archevêque n’a qu’une condition : pour le suivre, il faut laisser les armes à l’arrière. Tout au long du chemin, les regards se tournent, les airs interloqués laissent vite place aux rires devant cette curieuse troupe qui s’agrandit à mesure que l’on remonte l’avenue. De temps en temps, l’archevêque fait une halte pour discuter avec des habitants et permettre à de vieux amis de se saluer.

« J’ai retrouvé un frère que je n’avais pas vu depuis trois ans ! » s’exclame, ému, un habitant du PK5 dont la majorité de la famille vit en dehors du quartier. Un autre, surnommé « Wesh », devient rapidement la star du cortège : ce chanteur bien connu n’a pas vu certains de ses anciens musiciens depuis bientôt trois ans.

« Ce sont tous nos frères, nos frères musulmans », dit-il, ému, alors qu’il prend dans ses bras un vieil ami qui lui répond : « inch’allah, c’est fini tout ça. » Ils entonnent une chanson, une première depuis le début du conflit.

« Un désarmement qui commencerait en même temps, des deux côtés »

Plusieurs jeunes hommes du PK5 avouent leur méfiance vis-à-vis des anti-balaka, et doutent de la volonté de ceux-ci de vouloir faire taire les armes. Mais, souvent, se déclarent prêts à faire la paix. « Ce qu’on veut, ce sont des initiatives comme celles-ci, clame l’un d’eux. Et un désarmement qui commencerait en même temps, des deux côtés. C’est la seule solution. »

Hissène, un ancien combattant Séléka paré d’un bandeau aux couleurs militaires et de lunettes noires, s’approche de l’archevêque. Devenu un leader informel du quartier, il prétend en avoir également assez de la guerre, et vouloir « interdire la barbarie » au PK5.

À la mosquée centrale, c’est au tour de l’archevêque de serrer dans ses bras l’imam Tidjani. Les deux leaders religieux ont l’habitude de se retrouver pour discuter de moyens de rapprocher leurs deux communautés.

Tous ces jeunes, même ceux qui étaient armés, vont parler autour d’eux de ce qu’il s’est passé aujourd’hui. Cela va faire réfléchir, dit le prélat

Sur le chemin du retour, près du check-point, un véhicule blindé de la force française Sangaris est venue prêter main forte à celui des Nations unies. Des anti-balaka ont commencé à tirer un peu plus loin, démarrant une nouvelle altercation.

« Vous voyez ! » crie un jeune homme du PK5 qui avait voulu raccompagner l’archevêque. Tout ce qu’ils entendent, ce sont les armes! » Mais l’archevêque n’en démord pas : si le processus de réconciliation prendra du temps, il est en bonne voie. « Tous ces jeunes, même ceux qui étaient armés, vont parler autour d’eux de ce qu’il s’est passé aujourd’hui. Cela va faire réfléchir. Et, si je continue, si d’autres s’y mettent aussi, on va y arriver. »