Sénégal – Gaye Abou Ahmed Seck : « La conscience environnementale nous fait défaut »

Par - à Dakar

Le delta de Saloum au Sénégal est menacé par la montée des eaux. © Jane Hahn / AP / SIPA

Gaye Abou Ahmed Seck est maire de la ville de Bargny, située à 30 kilomètres de Dakar. Spécialiste en aménagement du territoire et préoccupé par les enjeux environnementaux, il souhaite que l'Afrique joue à l'avenir pleinement son rôle en matière de développement durable.

C’est une ville sinistrée sur le plan environnemental. Déjà soumise aux effluves polluantes d’une cimenterie implantée à sa porte, la ville de Bargny, à une trentaine de kilomètres de Dakar, est par ailleurs menacée par la montée des eaux. C’est également sur le territoire de cette commune de 60.000 habitants que doit être érigée la centrale à charbon de Sendou, censée assurer la moitié des besoins du Sénégal en électricité.

Spécialiste en aménagement du territoire, Gaye Abou Ahmed Seck, maire de la ville depuis 2014, est entré en politique récemment. Membre de l’APR, le parti au pouvoir, il affiche une forte sensibilité environnementale, sans craindre de critiquer certains choix gouvernementaux en matière énergétique. Il plaide pour que l’Afrique joue un rôle moteur dans la « révolution durable », considérant qu’elle dispose, avec son taux d’ensoleillement, d’une matière première stratégique.

Jeune Afrique : À quels types de nuisances sont confrontées les populations de Bargny ?

Gaye Abou Ahmed Seck : La première est liée à l’activité de la Sococim, une cimenterie appartenant au groupe français Vicat, installée à Bargny depuis 1948. Cette usine a un impact très négatif sur le paysage, mais surtout elle génère depuis près de 70 ans des rejets de poussière et de gaz à effet de serre qui favorisent certaines maladies chez les habitants des quartiers environnants et accentuent le réchauffement climatique. Sans parler de la pollution sonore liée au passage des camions et aux explosifs utilisés pour extraire le calcaire.

Quand j’étais jeune, la plage de Bargny s’étendait sur une centaine de mètres. Vingt-cinq ans plus tard, elle a été quasiment recouverte, et les vagues arrivent jusqu’aux maisons.

Bargny est aussi confrontée à l’érosion maritime…

L’avancée de la mer y est spectaculaire. Quand j’étais jeune, la plage de Bargny s’étendait sur une centaine de mètres. Vingt-cinq ans plus tard, elle a été quasiment recouverte, et les vagues arrivent jusqu’aux maisons. On estime que l’océan a avancé de deux à trois mètres chaque année. Ce phénomène est lié au réchauffement climatique, qui entraîne la fonte des glaciers, mais il est renforcé par des activités locales comme l’extraction du sable marin. Nous essayons d’endiguer ce processus avec un dispositif de surveillance et la mise en place de dépôts légaux de sable où les gens viennent s’approvisionner.

Plus récemment, le site de Bargny a été choisi pour mettre en place deux centrales à charbon, ce qui a provoqué la colère de vos administrés…

Ces deux unités, censées assurer la moitié de la demande énergétique du pays, sont doublement problématiques. D’abord, pour les populations de Bargny puisque la combustion du charbon dans les centrales thermiques est une source de polluants atmosphériques dont le radon, un gaz naturel radioactif transporté par les fumées émises. Par ailleurs, les rejets d’eau chaude dans l’océan auront un impact préjudiciable sur les réserves halieutiques.

L’autre problème, c’est qu’au moment où le projet de la centrale de Sendou a été initié, en 2008, sous Abdoulaye Wade, celle-ci devait s’intégrer dans une zone industrielle. Mais après son élection, Macky Sall a totalement repensé ce projet en décidant d’ériger à Diamniadio – en partie sur le territoire de Bargny – un véritable pôle urbain largement dédié aux activités tertiaires, qui accueillera une dizaine de ministères, des hôtels, ainsi que de nombreux logements.

Or les deux centrales sont situées à 3 km de ce projet-phare du président de la République. Il serait dommageable de créer une source de pollution aussi néfaste à proximité immédiate du pôle urbain, qui représente une expérience inédite en Afrique de création d’une ville nouvelle. D’autant qu’il existe de nombreux sites vierges au Sénégal ou une telle centrale aurait pu être implantée sans préjudice pour les populations.

Les choses peuvent-elles encore s’inverser ?

Il y a un an et demi, l’opposition de la population s’était traduite par une grande marche qui avait conduit le gouvernement à dépêcher sur le site, de manière permanente, un groupement mobile d’intervention. Depuis, la mobilisation n’a pas cessé. J’ai moi-même des réunions régulières avec les représentants de l’État et les promoteurs de la centrale pour faire en sorte qu’au moins, la réglementation soit respectée. Actuellement, il y a des habitations et des infrastructures telles qu’un centre de santé et une école à moins de 500 mètres de la centrale, ce qui est contraire à la réglementation en vigueur.

La tension à Bargny est d’autant plus vive que le site de 29 hectares attribué à la centrale avait précédemment été « lotissé » au bénéfice des populations victimes de l’avancée de la mer, qui devaient y être relogées. Le préfet est mobilisé pour trouver un nouveau site de recasement, mais rien n’est pour l’instant sur la table. On nous dit que l’état d’avancement du chantier serait autour de 30%. Depuis 5 mois les travaux sont à l’arrêt car un actionnaire s’est avéré défaillant. Les prévisions ne cessent de fluctuer mais le chantier pourrait être achevé fin 2016.

Clairement, le Sénégal pâtit d’un déficit énergétique qui freine son développement.

Que vous inspire le choix énergétique des autorités, privilégiant les centrales à charbon?

Clairement, le Sénégal pâtit d’un déficit énergétique qui freine son développement. Mais on a découvert récemment des réserves de gaz et de pétrole le long des côtes sénégalaises. Selon le ministre de l’Énergie, l’exploitation pourrait débuter d’ici deux ans. Par ailleurs un accord a été signé avec la Mauritanie pour qu’elle assure une partie de nos besoins en électricité. On aurait donc pu privilégier un mix entre ces sources d’énergie et la promotion d’énergies renouvelables, en particulier le solaire.

Le Sénégal jouit d’une image très positive en matière de démocratie et de fonctionnement des institutions. Il aurait gagné à consolider ce positionnement en s’engageant résolument dans une dynamique privilégiant les énergies renouvelables. Le choix stratégique qui a été effectué ne me semble pas adapté. Au cours des prochaines années, seules les villes ou les pays affichant une image « propre » en matière environnementale pourront tirer leur épingle du jeu.

L’Afrique de l’Ouest avait les moyens de jouer un rôle pilote en matière de développement durable. Au lieu de ça, elle accuse du retard.

Le Sénégal compte une multitude de partis politiques. Mais à l’exception notable de l’écologiste Haidar El Ali, les préoccupations environnementale y semblent négligées…

Effectivement, la conscience environnementale nous fait défaut. Très peu d’études d’impact sont réalisées sur les répercussions du réchauffement climatique, et le débat autour de ces enjeux est quasiment inexistant dans les médias. On évoque ces questions ponctuellement, puis on passe à autre chose. Or nous devrions tirer les leçons des excès des pays développés pour amorcer une dynamique de développement durable.

Ces questions doivent être débattues et envisagées à l’échelle de la sous-région, à travers la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cedeao) et l’Union économique et monétaire ouest africaines (Uemoa), avec le soutien de la BAD. Nous disposons d’un potentiel énorme en matière d’énergie solaire, pourtant on ne sent aucune dynamique. Il nous manque une politique régionale, avec une vision globale et une mutualisation des ressources. L’Afrique de l’Ouest avait les moyens de jouer un rôle pilote en matière de développement durable. Au lieu de ça, elle accuse du retard.

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