Maroc : à Tanger, la culture comme « arme de reconstruction massive »

La cour du Palais Moulay Hafid (Palais des Institutions Italiennes), fleuron du patrimoine historique tangérois.. © DR

Dans le contexte économique et social de la mégalopole nord-marocaine, les initiatives culturelles en faveur de la jeunesse apparaissent parfois comme des solutions pour maintenir le lien. Le festival des Nuits sonores de Tanger, qui espère créer un appel d'air dans la ville, en est un exemple.

Oubliée sous Hassan II, depuis l’avènement de Mohammed VI en 1999 la ville de Tanger ne cesse de se transformer. Porte ouverte sur la Méditerranée et l’Europe, elle a tous les atouts pour devenir un véritable hub économique et culturel. Refuge de nombreux écrivains, dont les initiateurs de la Beat Generation (William Burroughs et Allen Ginsberg) dans les années 1950, la megalopole nord-marocaine est l’objet de tous les fantasmes venus du passé sans pour autant connaître de véritable activité culturelle.

Depuis trois ans, l’équipe des Nuits sonores de Lyon tente de lancer une dynamique avec la déclinaison de son festival de musiques électroniques au début de l’automne. Durant trois jours, Tanger devient le théâtre inédit de rencontres entre des artistes venus du monde entier et la scène électro maghrébine.

Cette année encore,  le jeune public a répondu présent. À minuit passé, ce premier vendredi du mois d’octobre, dans la rue Mohamed Ben Abdellah, on se presse encore à l’entrée du majestueux Palais Moulay Hafid (Palais des institutions italiennes), d’où s’échappent l’écho de lourdes pulsations. Une fois franchi le portique de sécurité, la cour du Palais et son jardin éclairés, ouverts spécialement pour Nuits sonores Tanger, s’offrent, gratuitement, au regard des spectateurs. Sur scène, les BPM du DJ français Para One se mêlent aux sons du Guembri de Mehdi Nassouli et de son groupe de musique gnaoua. Dans la salle le jeune public est conquis, guidé par les circonvolutions scéniques du joueur de crotales, par cette transe harmonieuse issue de la fusion de ces deux styles musicaux.

Une rencontre qui devrait se poursuivre au delà de l’expérience marocaine. « Ce sont les Nuits sonores qui nous ont mis en relation. On s’est enfermés 48 heures au studio Hiba à Casablanca pour enregistrer sept morceaux, explique Para One. Mais nous allons probablement poursuivre sur un disque. Mehdi et ses musiciens ont pondu un truc d’une telle qualité que j’ai vraiment envie que ça existe, que les gens puissent l’écouter, et pas seulement en live. » Une fois encore, les festivaliers on pu apprécier une programmation plutôt bien sentie avec, entre autres, la très bling-bling Eva From Morocco (Maroc), Abschaum et Abdelhamid El Jouhayni (France), Ninos du Brasil (Italie) ou encore Islam Chipsy Eek (Égypte).

Selon le directeur du festival, Vincent Carry, « nous constatons chez les artistes du monde entier, mais européens en particulier, quand on les invite à Tanger, un désir immédiat de coopérer avec les artistes marocains ». Âgées d’un quart de siècle, les musiques électroniques et leurs ambassadeurs témoignent en effet d’une curiosité plus forte que jamais, dans un soucis de réinvention. « Le web a profondément bouleversé les choses en effaçant les distances entre artistes, en permettant l’accès aux ressources musicales du monde entier… Internet et l’open source ont changé le mode d’érudition et d’apprentissage de la musique. Beaucoup de choses sont donc devenues possibles. Et Tanger a tout pour être une plateforme de rencontres, en tant que trait d’union entre l’Europe et l’Afrique, entre l’Atlantique et la Méditerranée. Et les musiques électroniques sont le vecteur de connexion le plus incroyable de l’histoire de la musique», poursuit le directeur du festival.

Les musiques électroniques sont le vecteur de connexion le plus incroyable de l’histoire de la musique

S’il n’a pas l’ambition de dépasser sa jauge actuelle (7 000 personnes pour cette année), tenant à « rester humble », la volonté affichée est de créer un appel d’air pour d’autres initiatives dans cette mégalopole qui compte plus d’un million d’habitants. « On tient à ce que tout soit imaginé, produit et développé en totale harmonie entre les équipes marocaine et française, et les acteurs culturels des deux pays. Amina Mourid (production) et Hicham Bouzid (coordinateur délégué) sont très emblématiques de cette nouvelle génération qui veut s’investir au Maroc », explique Vincent Carry,  qui assure avoir la pleine confiance des plus hautes autorités locales.

Contre l’obscurantisme

Organisé avec European Lab Tanger, le festival est aussi un forum d’idées. De nombreux débats et tables rondes réunissant des acteurs marocains et européens du secteur culturel, ont ponctué les journées du festival. Cette année les échanges ont porté sur l’état des lieux des politiques culturelles au Maghreb, la mise en réseau des acteurs à l’échelle internationale autour de projets culturels et artistiques, le rôle des nouveaux médias et la valorisation de la culture comme vecteur d’émancipation sociale.

Dans un nord-marocain qui connaît encore des difficultés économiques et sociales et où l’islamisme radical tente de progresser, les initiatives culturelles en faveur de la jeunesse apparaissent parfois comme une des solutions pour maintenir du lien, une « arme de reconstruction massive », commente Vincent Carry. Invitée d’honneur du festival, la réalisatrice marocaine Izza Genini a pu constater une chose lors de la soirée d’inauguration entre les murs du cinéma Riff : l’enthousiasme de la jeunesse tangéroise. C’est en effet une salle comble qui a acclamé chaque extrait de son documentaire Transes, (consacré au groupe mythique marocain Nass el Ghiwane) sorti il y a plus de 30 ans.